Elle l’avait chanté, comme dans La Reine des neiges : « Apaiser, réparer, redresser… Désormais, plus rien ne m’arrête, je suis là ! »
De retour à la mairie de Strasbourg, Catherine Trautmann entend bien montrer qui commande. Au premier conseil municipal consacré au règlement intérieur, l’apaisement a pris une drôle de tournure. Moins de temps de parole, des résolutions supprimées et vingt élus d’opposition qui finissent par quitter l’hémicycle.
La voilà libérée, délivrée, apaisée…
Elle a enfin fermé le clapet de l’opposition. Catherine Trautmann avait le refrain. Reste à savoir si, au prochain conseil, elle distribuera aussi les muselières.
Ce 28 septembre, après plusieurs heures de discussion, les vingt élus des trois groupes d’opposition ont quitté le conseil municipal. Leur amendement commun au nouveau règlement intérieur a été rejeté. La majorité a fait adopter son texte.
Après six années à dénoncer les insuffisances de Jeanne Barseghian, Catherine Trautmann dispose désormais de tous les pouvoirs pour démontrer qu’elle ferait autrement et mieux. Son premier grand rendez-vous avec l’opposition donne pourtant une impression familière. Elle veut une majorité qui entend organiser le débat de façon à ce qu’il ne lui échappe pas.
C’est le règne de la démocratie à condition.
Le règlement intérieur, paraît-il, est une affaire technique. C’est l’argument commode pour faire passer des décisions qui le sont beaucoup moins. Trois minutes au lieu de cinq pour le deuxième tour de parole, suppression des résolutions municipales, temps réduit pour les textes additionnels, quatre élus nécessaires au lieu de deux pour constituer un groupe politique. Et, pour couronner le tout, un nouvel article intitulé « Sanctions » donne à la maire le pouvoir de réprimer des manquements au règlement intérieur.
Sont notamment visés : les prises de parole sans autorisation, les interventions sans rapport avec le sujet traité ou étrangères aux compétences du conseil, les interruptions, les propos injurieux, racistes ou sexistes, les attaques personnelles, et plus largement, tout comportement susceptible de troubler le déroulement des débats.
La sanction peut aller jusqu’à l’exclusion d’un élu, ainsi qu’une retenue sur indemnité prévue en cas d’absence à plus de 30 % des séances et commissions, mais cela relève d’une autre disposition du règlement.
On ne saurait mieux expliquer comment une majorité peut rendre la vie institutionnelle plus confortable pour elle-même.
Mathieu Cahn reproche aux oppositions de réclamer du temps de parole au lieu de travailler davantage en commission. L’argument est habile. Il permet de présenter ceux qui contestent les restrictions comme des élus qui ne voudraient pas travailler.
Mais depuis quand le travail en commission dispense-t-il de rendre des comptes en séance publique ? Depuis quand les Strasbourgeois élisent-ils des conseillers municipaux pour qu’ils discutent entre eux dans des salles dont le public ne voit rien, avant de venir approuver sagement les décisions déjà ficelées ?
Une commission prépare. Le conseil délibère. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Et si les débats publics sont si pénibles à supporter, peut-être faudrait-il se demander pourquoi.
La mémoire est parfois une mauvaise conseillère
Hier, Trautmann reprochait à Barseghian de ne pas faire vivre les propositions du conseil. Aujourd’hui, elle supprime l’outil qui permettait à l’opposition d’en déposer.
Il est vrai que la démocratie devient moins urgente une fois assis dans le fauteuil du maire.
Jean-Philippe Vetter a rappelé à la maire une de ses propres critiques adressées à Jeanne Barseghian : les résolutions votées sous la précédente mandature n’auraient pas été suffisamment mises en œuvre.
Catherine Trautmann reprochait à son prédécesseur de ne pas donner suite aux propositions du conseil municipal. La voici aujourd’hui à la tête de la Ville, avec la possibilité d’examiner les propositions de l’opposition, de voter celles qu’elle juge pertinentes et de les appliquer.
Vetter lui fait observer que si une résolution de l’opposition est bonne, elle peut parfaitement la reprendre à son compte.
Voilà une idée qui devrait être accessible à n’importe quel élu municipal : une proposition ne devient pas mauvaise parce qu’elle vient du mauvais banc.
Mais encore faut-il permettre à l’opposition de la présenter.
En supprimant les résolutions municipales, la majorité retire à ses adversaires un instrument de proposition et de décision. On reproche à l’opposition de ne pas être constructive, puis on lui retire une partie des moyens de construire.
La ficelle est un peu grosse, même pour une vieille maison socialiste. Le PS, toujours aussi généreux avec les devoirs des autres. Sur ce point, Catherine Trautmann reste dans une tradition bien connue du Parti socialiste qui demande beaucoup de devoirs pour les autres, c’est une conception assez restrictive de leurs droits dès lors qu’ils deviennent gênants.
Il faut travailler en commission. Il faut respecter les règles. Il faut fluidifier les débats. Il faut cesser les jeux tactiques. Il faut que l’opposition se montre responsable, constructive, et raisonnable.
Et la majorité ? Elle décide des règles auxquelles les autres devront se soumettre.
Le problème n’est pas que la majorité veuille organiser les débats. Toute assemblée a besoin d’un règlement. Le problème est de savoir si cette organisation sert le fonctionnement du conseil ou si elle devient un moyen de maîtriser les interventions de ceux qui n’appartiennent pas au camp majoritaire.
Catherine Trautmann a accusé les oppositions de mener un « jeu tactique » destiné à faire croire que la majorité ne respecte pas la démocratie. C’est une curieuse manière de répondre à une contestation ; au lieu de discuter des restrictions imposées, on met en cause les intentions de ceux qui les dénoncent.
Le ministère de l’Aménagement du territoire rappelait pourtant, dans une réponse publiée au Sénat le 10 septembre 2026, que chaque conseiller municipal tient de son mandat le droit de participer aux délibérations, de demander des informations complémentaires et de présenter des amendements.
Le règlement intérieur peut encadrer le débat. Il ne transforme pas les élus d’opposition en figurants autorisés à intervenir entre deux décisions de la majorité.
Barseghian hier, Trautmann aujourd’hui…
Il serait trop facile de réduire cette affaire à une querelle entre Catherine Trautmann et Jeanne Barseghian. Les deux mandatures doivent être examinées pour ce qu’elles ont fait, et non pour les étiquettes politiques qu’elles arborent.
Barseghian a été critiquée pour sa gestion et pour la place qu’elle accordait à l’opposition. Trautmann arrive en promettant de réparer les dégâts. Elle hérite d’une ville endettée, d’une municipalité contestée et d’une opposition qui entend exercer son mandat.
C’est dans cette état d’esprit que la différence entre les deux équipes devrait se voir.
Or, sur le fonctionnement du conseil municipal, le changement de majorité ne garantit pas un changement de méthode. La nouvelle maire peut dénoncer les pratiques de son prédécesseur, mais elle doit maintenant répondre de ses propres décisions.
Elle ne peut pas éternellement se présenter comme celle qui répare les fautes des autres. Elle est désormais responsable de ce qui se passe dans l’hémicycle. C’est pour cela qu’elle a été élue. Le spectacle du 28 septembre n’a rien d’une démonstration de confiance démocratique au contraire. Vingt élus quittent la salle, leur amendement est écarté, le règlement de la majorité est adopté.
Trautmann peut toujours appeler cela de l’apaisement. Les faits, racontent une autre histoire.
Réparer Strasbourg demandera des comptes, des économies, des décisions difficiles et du courage politique. Cela demandera aussi d’accepter que des élus contestent les choix de la maire, y compris lorsqu’ils le font avec insistance.
Car un conseil municipal n’est pas une réunion de famille où l’on distribue la parole aux convives les plus accommodants.
On peut changer de maire, de majorité et de règlement intérieur. Si le pouvoir continue à considérer l’opposition comme un désagrément qu’il faut contenir, Strasbourg n’aura fait que changer de sentinelle. Et pour une ville à laquelle on promettait de rendre sa démocratie, le résultat s’avère extrêmement décevant pour le moment.
« Apaiser, réparer, redresser. »
La chanson était jolie. Il reste maintenant à voir si Catherine Trautmann saura écrire la suite sans couper le micro à ceux qui ne chantent pas avec elle.
Silvia Oussadon Chamszaeh