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Yelena

Chapitre VII

Mousseline de soie

La couturière décréta en roulant les r, que l’étoffe de la jupe froncée était trop fine pour ouvrir les coutures. Elle ne s’engagerait pas dans un travail aussi long et délicat. Rose et ses sœurs pouffaient de rire à chaque roulement des r de la couturière. Fanny soufflait à l’oreille de ses sœurs en riant aux larmes :  » elle va s’arracher la langue »

Exaspérée par tant d’excitation dans toute la maison, Symyne demanda à Fanny d’aller faire le clown ailleurs, ou plutôt d’aller aider à faire briller l’argenterie. Le calme revenu dans la chambre de couture, Rose invita la couturière à examiner de plus près la garde robe de sa mère prête à tous les sacrifices, pour en finir avec la question du choix du tissu. 

Soudain, la couturière posa ses yeux sur une jupe ample et longue en mousseline de soie rose assortie d’une veste en satin de soie rose, puis elle s’égara dans la description exhaustive de l’usage de la couleur rose qui selon elle était un choix porte bonheur.   

La mousseline de soie, un tissu fin et léger, était très appréciée pour sa douceur et son élégance. La couleur rose était également une couleur populaire pour les robes de mariage, et symbolisait souvent l’amour et la romance. En transformant les vêtements de sa mère pour l’occasion, Rose ajoutait une touche personnelle et émouvante à sa tenue.  

Rose mit fin aux palabres de la couturière en lui imposant le modèle de son choix. Elle voulait une robe qui serait à la fois élégante et appropriée pour l’occasion. Sur les catalogues de la couturière elle choisit un modèle réalisé par Madame Grès qu’on appelait “la couturière qui sculptait les robes”.  

La mode et la haute couture des années 40, subissaient les affres de la Seconde Guerre mondiale avec les restrictions, les privations, les réquisitions, le rationnement, et tous les sacrifices imposés par l’occupation. La réquisition de la soie destinée à la fabrication de parachutes privait les femmes de leurs bas de soie. Il n’était pas concevable pour elles de sortir les jambes nues. Mais il fallait compter avec l’ingéniosité féminine qui avait trouvé une formule infaillible en se teignant les jambes avec du thé pour imiter la soie.

Elisabeth Arden avait même mis au point une lotion colorante pour les jambes, et un crayon noir indélébile qui permettait aux femmes de tracer une fausse couture à l’arrière de la jambe. Face au succès de cette ruse, d’autres marques ont fabriqué les fameux “bas sans maille », appelés “liquid hosiery”, (bas liquides) qui  firent la joie des dames. 

Les femmes inventèrent la mode système D. La récupération était devenue un élément essentiel pour la confection de vêtements. Les greniers, les puces, les vieux habits faisaient le bonheur de toutes les femmes qui échangeaient, recyclaient, inventaient, tout avait le goût de la découverte et de la création. Un vieux morceau de soie, de dentelle, une pièce de laine, un vieux bibi, un chapeau de paille, des vieux rideaux, des vieilles couvertures, même les matières jusque-là inutilisées, comblaient l’imagination de ces  femmes qui réinventèrent la mode et la haute couture en pleine détresse économique.  

Pour aider les femmes à s’habiller et à habiller leurs familles, les magazines, féminins comme Marie-Claire, Le Petit Écho de la Mode ou Mode du jour, ont accompagné et soutenu les femmes tout au long de ces années d’effroi en leur offrant toutes sortes de conseils. La restriction du textile obligeait à l’économie. Les vestes se portaient cintrées, les jupes étaient droites et se portaient au-dessus du genoux, et c’est ainsi que la must-have jupe crayon vit le jour dans le royaume des ménagères.

Rose voulait une robe romantique. Elle insistait auprès de la couturière. Elle voulait que sa robe drapée ondule et s’envole au rythme des mouvements du corps. Elle refusait de porter des semelles compensées qu’elle comparait à des sabots laids, lourds et inconfortables, et demanda à la couturière d’habiller ses ballerines de la même mousseline de soie que sa robe. 

Symine et la couturière veillaient en souriant à calmer les exigences de Rose. Elles la rassuraient en lui promettant qu’elle serait plus ravissante des jeunes filles présentes si elle consentait à les écouter et à respecter les séances d’essayage. Les mensurations prises, la couturière s’empara des tissus, et d’un tour de main coupait à plat les bases de la robe. Le premier essayage eut lieu le jour même, sous les yeux de tous ceux qui préparaient l’Afternoon tea dont la date dépendrait de la robe de Rose. 

Symyne était épuisée. En cette période de guerre, tout était si difficile. Trouver de la nourriture, des marchands bien achalandés, des fleurs, des éléments de décoration. Chaque geste était un parcours du combattant. Elle avait trouvé la solution pour la robe de sa fille. Elle trouverait de quoi réjouir ses invités en mettant à contribution la famille et les amis mogadoriens de Casablanca et d’Agadir. Il fallait déjà informer les uns et les autres que la robe serait prête dans les prochains jours, et qu’ils devaient se mettre à la recherche des ingrédients et aliments nécessaires à la réussite du Tea time. Elle dressa la liste qu’elle ferait parvenir à Casablanca par Abdel le jeune berbère ou par Moshé.  

C’est Moshé qui se proposa pour le voyage en car vers Casablanca. Il en profiterait pour voir ses cousins et pour aider sa tante à faire le choix des provisions au Marché de Bab Marrakech et au Marché Central. 

 Slil

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