Les nouveaux misérables (suite)

La valse des mots, le cyber amour

Chapitre V

A la fin de ce premier jour d’initiation, Ovate se sentait légère, purifiée, débarrassée de la putréfaction virtuelle. De retour à la cabane bleue, elle plongea dans la piscine du barde construite au milieu des bouleaux. Allongée dans l’eau, elle fermait les yeux, et se nourrissait de la sagesse et de la lumière de ces arbres magiques qui embaumaient ce lieu propice à la méditation.

Assis sur le tronc du Chêne Majestueux, le barde écoutait la suite de l’histoire qu’elle racontait d’une voix chantante :
« Grabat se lançait dans la valse des mots, le cyber amour allait commencer. Je ne comprenais rien au charabia qu’il jetait pêle-mêle sur l’écran, « Amour en cuillère ? Boute en train ? Cheval ? Je ne trouvais aucune explication sur le net, j’osais alors demander à Grabat la signification des mots qu’il utilisait en espérant me choquer. Les mots ne me choquaient pas, son attitude me choquait. Il me donnait la signification de son vocabulaire sans état d’âme, avec une aisance qui laissait deviner que sa grossièreté n’était pas une maladresse, mais sa façon d’être : naturellement irrévérencieux.
Le refrain de mots grivois quotidiens composait l’essentiel de ce début de papotage. Le personnage semblait limité et balourd. Je résistais et m’évertuais, non sans peine, à tenir mon propre pari qui consistait à le rendre dépendant et amoureux via une addiction virtuelle que j’allais créer par le jeu de l’illusion de ces échanges.
Je devenais le prestidigitateur qui animait les événements qui faisait et défaisait le spectacle. Je passais de la tragédie à la comédie, j’organisais les querelles, les séparations, les séances de réconciliation, il y avait à l’intérieur de cet écran un théâtre permanent, sans pause, sans silence, sans respiration, sans relâche. Le don juan ne comprenait pas tout, mais il faisait l’effort de participer à la conversation. Parfois, rarement, il se fendait d’un éclair de lucidité et se rebiffait, mais aussitôt, il reprenait ses vieilles habitudes de Casanova sur le retour, persuadé de la toute puissance de sa séduction.

Peu à peu, je prenais conscience du pouvoir que certains pouvaient tirer de la virtualité et de la faiblesse de ceux qui en étaient les esclaves. Grabat était un adepte de ces échanges, je constatais avec effroi que cet homme ne respirait qu’à travers une vie virtuelle. Il n’était plus en possession de sa propre vie. Il passait d’un échange à l’autre, s’emmêlait les pédales dans un enchevêtrement de paroles, de phrases copiées-collées qu’il envoyait là où ses errances virtuelles le menaient. Ici et là, il suppliait en feignant l’émotion d’un trémolo : “un mot doux, une rencontre” ?
Le babillage avec Ovate progressait, il devenait de plus en plus égrillard, il ne pouvait s’empêcher d’être graveleux et disgracieux. Pour marquer son territoire, il avançait sournoisement, en rampant comme Kaa le python du Livre de la jungle, en sifflant « Aie confiance, aie confiance ».

Je savais moi, ce que je ferai de ce déluge de mots. Lui, pataugeait dans l’incertitude-certitude. Plus il envoyait ses missiles d’insanités, plus je lui susurrais des mots bleus. L’olibrius dansait au rythme de mes flatteries.
Il se hasardait à me demander les mesures de toutes les parties de mon corps, mon tour de taille, mes hanches, le tour de ma poitrine, la profondeur des bonnets de mon soutien gorge. J’inventais des centimètres, je rajoutais le cou, les poignets, les chevilles, les pieds, les orteils et tout ce qui pouvait se mesurer. Il fallait apprivoiser cet homme taraudé par le désir. Il arrivait que le personnage passe du statut de butor au statut de poète : « Je rêve du trouble de tes yeux, nous formons une seule âme ».
D’un coup de clic magique, nous nous formions une seule âme, nous partagions les mêmes baisers que Vivien Leigh et Clark Gable dans le film de Victor Fleming, « Autant en emporte le vent », par la magie des mots et de la distance, j’étais sa Scarlett O’hara, il était mon Rhett Butler, mais je ne crois pas que son désir aurait eu la même intensité si j’avais été plus accessible. Pour Grabat, seuls la distance et le manque exacerbaient le désir.
Il quêtait « Un baiser doux et profond qui serait émouvant » je lui en balançais avec désinvolture autant qu’il en voulait aussi profonds et émouvants qu’il le désirait. A mon grand étonnement il répondait : « Merci mon Amour chéri ». Merci pour les baisers ? En amour le baiser n’est-il pas un geste gratuit ? Il arrivait que le robot virtuel devienne inopinément presque humain. C’était la surprise d’un jour ou d’un autre selon l’humeur lunatique de Grabat qui me faisait penser à une gonzesse en plein syndrome prémenstruel.

Il écrivait « Je t’attends dans une heure sur la plage, là où les vagues dansent, nous nous recouvrirons d’écume à l’abri des regards… Je me liquéfierai d’amour pour toi, tes yeux et ta bouche parviendront à me guérir. La poésie nous emportera vers d’autres mondes, avec cet étrange sentiment d’être en lévitation… Moi je t’aime… C’est toute ma poésie ».

« Me guérir » ! Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Je le trouvais grossier, grotesque, touchant, désorienté, poétique et amoureux, autant de sentiments limités stricto sensu à sa sphère virtuelle. Grabat était dans une simulation immuable en proie aux messages d’usage inhérents à ce type de bavardage où seul l’amour par procuration avait droit de cité.
Au cours de cette nouvelle semaine, j’avais été une cuillère, un cheval, Scarlett O’hara, j’avais un amoureux qui m’appelait son « amour chéri », et je m’enfonçais sans m’en rendre compte dans la gueuserie des échanges virtuels ».

Dans le cadre des immersions en forêt, Ovate avait choisi une initiation privée. Comme le barde, elle désirait se rapprocher au plus près de la forêt et s’imprégner des forces imperturbables de la nature, seule capable de résister à toutes les catastrophes naturelles : tsunamis, incendies, ouragans, séismes, pandémies.
Les hommes ne savent plus se battre ni rebondir, ils sont assistés par toutes sortes de produits de substitution. Pour tenir debout il leur faut une armada d’ersatz. L’ersatz de la connaissance, l’ersatz de la médecine, l’ersatz de la liberté, l’ersatz du plaisir, l’ersatz de l’amour, l’ersatz de la vie.

Tous les désarrois humains traînent leurs guêtres sur les réseaux sociaux qui confisquent aux individus l’essence même de leur âme. Grabat faisait partie de cette société addictogène en large expansion où la perte du contrôle de soi ne laisse aucune place au libre arbitre des individus.
La forêt ne pleurniche pas, ne gémit pas, elle avance, elle se développe, elle se transforme au fil des saisons. Le barde a le pouvoir d’initier l’homme à vivre en communion avec la nature. C’est ce qu’Ovate était venue chercher dans la forêt.
Le barde voulait en savoir plus sur l’Ovate qu’il appelait l’embaumeuse des âmes, sur Grabat, sur cet Amour virtuel qu’elle lui décrivait avec une naïveté déconcertante.
Il se perdait dans un méli-mélo de suppositions, de questions, d’énigmes posées par l’Ovate.

Ovate

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