On pensait que la Shoah avait définitivement discrédité la haine des Juifs, que l’horreur des camps avait vacciné les consciences. Pourtant, l’antisémitisme, ce virus protéiforme, n’a jamais disparu.
Après sa forme religieuse du Moyen Âge, sa forme raciale et pseudo-scientifique qui culmina dans la Shoah, il s’est adapté à son époque et a trouvé de nouveaux masques pour survivre.
Le 7 octobre 2023 a brutalement rappelé cette persistance. Le pogrom perpétré par le Hamas, dans une barbarie d’un autre âge, aurait dû susciter une condamnation sans réserve. Pourtant, le monde occidental a rapidement déplacé le centre du débat. Plus que les massacres eux-mêmes, c’est la riposte israélienne qui est devenue l’objet principal des critiques, car on accorde aux Juifs le droit d’être des victimes, mais jamais celui de cesser de l’être.
Cette perversion morale n’est pas nouvelle. L’antisémitisme s’est toujours nourri d’une exception appliquée aux Juifs, et aujourd’hui à Israël. Ce que l’on accepte pour les autres nations devient inacceptable lorsqu’il s’agit d’Israël. Ce deux poids, deux mesures constitue l’une des constantes les plus anciennes de cette haine, qui ne cesse de muter pour survivre et se transmettre d’une génération à l’autre.
La même logique se retrouve aujourd’hui dans l’accueil réservé à l’accord conclu entre Donald Trump et l’Iran.
À la stupeur générale, on découvre que Trump a reculé, et que dans la plupart des capitales occidentales l’heure est au soulagement et à la fête. Après des semaines de tensions, de menaces de représailles et de craintes pour l’économie mondiale, la perspective d’une désescalade apparaît naturellement comme une bonne nouvelle.
Il y a quelque chose de touchant dans cette grandeur morale à prix cassé. On sacrifie Israël sur l’autel du pétrole avec une conscience apaisée et un ticket de caisse plus léger. Après tout, entre un programme nucléaire inquiétant et quelques euros économisés à la pompe, beaucoup ont déjà fait leur choix. En géopolitique comme ailleurs, le portefeuille a souvent le dernier mot.
Par quel miracle le régime iranien est-il soudain devenu digne d’une confiance que près d’un demi-siècle de mensonges, de menaces et de duplicité n’a jamais permis de justifier ?
L’Iran qui signe cet accord est le même régime qui depuis près d’un demi-siècle, finance des organisations armées, développe ses capacités balistiques et proclame dans son programme l’éradication d’Israël. Les structures du pouvoir sont les mêmes, les centres de décision sont les mêmes et les objectifs fondamentaux du régime n’ont jamais été révisés.
À mesure que l’accord prend forme, l’attention se détourne de Téhéran pour se concentrer sur Jérusalem. Israël qui risque sa vie, devient le pays auquel il est demandé de faire preuve du plus grand optimisme, et le régime dont les intentions suscitent les interrogations les plus sérieuses bénéficie d’un crédit diplomatique renouvelé.
L’antisémitisme a changé de visage, de langage et de prétextes. Mais il obéit toujours à la même logique, faire du Juif, le bouc émissaire idéal sur lequel les sociétés projettent leurs contradictions, leurs échecs et leurs illusions.
Comme tous les virus, il mute pour survivre. Et, comme tous les virus, il prospère d’autant mieux que beaucoup refusent encore d’en reconnaître les nouvelles formes, même quand il se répand comme une pandémie.
Ce mécanisme a été analysé par le philosophe et anthropologue français René Girard, dont les travaux sur la violence et le “bouc émissaire” ont profondément marqué les sciences humaines. Selon lui, les sociétés confrontées à leurs tensions et à leurs contradictions cherchent souvent à restaurer leur unité en concentrant sur un individu, une communauté ou un groupe désigné, la responsabilité de leurs malheurs. Le bouc émissaire n’est pas choisi parce qu’il est objectivement coupable, mais parce qu’il offre une explication simple à des réalités complexes.
L’histoire des Juifs est jalonnée de ce phénomène. Tantôt accusés d’être responsables des épidémies, tantôt des crises économiques, des défaites militaires ou des bouleversements sociaux, ils ont souvent servi de réceptacle aux angoisses et aux frustrations des sociétés qui les entouraient.
La particularité du bouc émissaire est précisément d’absoudre les autres acteurs. Plus l’attention se focalise sur lui, moins on s’interroge sur les causes profondes des crises. Plus il devient le centre des accusations, plus ceux qui contribuent aux désordres échappent à l’examen de leurs propres responsabilités.
La question iranienne ne se réduit pas au seul enrichissement de l’uranium, elle tient avant tout à la nature même de la République islamique.
La méfiance d’Israël et de ceux qui ne cautionnent pas les accords de 2026, est nourrie par l’expérience de l’accord nucléaire de 2015. Ses détracteurs soutiennent qu’il ralentissait certains aspects du programme nucléaire sans en supprimer les infrastructures, les compétences scientifiques ni les ambitions stratégiques de Téhéran. Injecter des ressources financières dans un régime inchangé revient à renforcer ce même régime.
La question n’est donc pas de savoir si l’Iran ira jusqu’au bout des négociations, mais si ses dirigeants ont véritablement changé leurs objectifs. Rien ne permet de l’affirmer. Pour l’instant, personne ne fait confiance à l’Iran, qui continue de propager son discours mensonger.
Les partisans de l’accord opposent une autre logique. Ils soutiennent qu’un système d’inspection et de contrôle est préférable à l’absence totale d’accord. Il ne s’agirait pas de faire confiance à Téhéran, mais de le surveiller.
Toute la question est là. L’accord transformera-t-il réellement le comportement du régime iranien ou se contentera-t-il de normaliser ses relations avec les États-Unis et l’économie mondiale, tout en laissant intactes ses structures politiques, idéologiques et militaires ?
En attendant, personne ne sait ce que Donald a réellement derrière la tête. Mais il n’est pas impossible qu’il laisse les Iraniens suivre leur scénario habituel qui consiste à gagner du temps, négocier, renégocier, promettre, mentir, démentir, puis finir par faire capoter eux-mêmes les accords.
Le plan serait alors parfait. Après avoir épuisé tous les communiqués de paix, toutes les poignées de main et tous les sommets, Donald pourrait rentrer triomphalement à la maison en expliquant à son électorat qu’il est allé jusqu’au bout de la diplomatie, qu’il a été d’une patience biblique et que, vraiment, il n’avait plus le choix. Il ne resterait alors plus qu’à bombarder avec force et courage.
Ce serait finalement une stratégie très américaine, laisser l’adversaire tirer le premier sur le tapis rouge, afin de pouvoir entrer en scène avec l’air du type qui déteste les conflits mais que le destin oblige, une fois de plus, à sauver le monde malgré lui, et, toujours, avec force et courage…
Silvia Oussadon Chamszadeh