Il faut désormais regarder l’Amérique sans fascination servile ni haine théâtrale. Elle demeure une puissance immense, peut-être encore la première par l’ampleur de ses moyens militaires, financiers, technologiques, culturels et médiatiques. Elle possède les porte-avions, les bases, les satellites, le dollar, les universités prestigieuses, les plateformes numériques, les industries de l’image, les réseaux diplomatiques, l’arsenal des sanctions et cette capacité singulière à produire des récits que le monde entier consomme avant même de les comprendre.
Mais là réside le paradoxe : jamais la puissance visible n’a été aussi considérable, et jamais son socle intérieur n’a paru aussi fragile. L’Amérique n’est pas un géant d’argile ; elle est un géant aux pieds d’argile. Le corps demeure colossal, mais l’assise se fissure.
La formule est biblique, et aucune autre ne décrit mieux ce moment historique. Elle n’annonce ni une disparition soudaine ni un effondrement brutal. Elle révèle le décalage tragique entre une grandeur apparente et une faiblesse profonde. Un empire peut survivre longtemps à l’épuisement de ses raisons d’être. Il continue alors à parler de liberté lorsque celle-ci se réduit à la consommation, à invoquer les valeurs après avoir abandonné les vertus qui les fondaient, à proclamer les droits sans plus savoir transmettre les devoirs, à promettre l’avenir alors qu’il peine à se projeter lui-même.
Depuis 1945, les États-Unis se sont installés dans le récit glorieux du vainqueur naturel de l’Histoire. Ils ont contribué à vaincre le nazisme avec leurs alliés, reconstruit l’Europe occidentale, contenu l’Union soviétique, organisé une part décisive de l’ordre mondial et imposé l’image d’une liberté triomphante. Cette histoire n’est pas fausse. Elle est simplement incomplète. Peu à peu, elle s’est transformée en mythe d’auto-absolution, comme si la victoire sur le totalitarisme hitlérien conférait à l’Amérique un brevet perpétuel de lucidité, de courage et de fidélité. Pourtant, l’histoire réelle est aussi celle des guerres sans victoire, des engagements abandonnés, des promesses ambiguës et des peuples entraînés dans des combats avant d’être laissés seuls face aux ruines.
En Corée, Washington ne triomphe pas : il fixe une frontière et transforme une guerre en ligne de séparation durable. Au Vietnam, la première puissance mondiale découvre qu’elle peut être vaincue par un adversaire plus pauvre qu’elle, non par supériorité matérielle mais par patience, enracinement, endurance et volonté politique. À la baie des Cochons apparaît une faiblesse impériale particulièrement disgracieuse : encourager les autres à prendre des risques puis reculer au moment décisif, laissant ceux qui avaient cru à sa parole payer le prix de sa prudence. En Irak, l’Amérique démontre qu’elle sait renverser un régime sans parvenir à bâtir un ordre stable. Elle ouvre les portes du chaos mais peine à reconstruire une cité. En Afghanistan enfin, l’image du départ de Kaboul reste celle d’une puissance pressée de partir, laissant derrière elle moins une victoire qu’un aveu.
Face à l’Iran, en 2026, ce n’est plus seulement une erreur stratégique qui apparaît ; c’est une perte de stature.
La stature ne se confond pas avec la force. La force frappe, intimide, détruit, occupe ou sanctionne. La stature, elle, crée une autorité qui précède l’action. Elle rassure les alliés avant même la signature d’un traité, inquiète les adversaires avant le déploiement des moyens militaires et donne à la parole publique le poids d’un engagement. C’est précisément cette autorité que l’Amérique semble avoir perdue. Elle agit encore, mais ne rassure plus totalement ; elle demeure puissante, mais ne paralyse plus ses adversaires. L’appareil impérial subsiste, tandis que l’évidence impériale s’estompe.
Face à l’Iran, cette faiblesse agit comme un révélateur. Téhéran n’a pas besoin de vaincre frontalement Washington. Il lui suffit de durer, d’user son adversaire, de multiplier les fronts, d’utiliser les milices, les proxys, les missiles, le nucléaire comme menace, les négociations comme écran de fumée et les sanctions comme épreuve d’endurance. D’un côté, une stratégie fondée sur la patience et le temps long ; de l’autre, une gestion permanente de l’urgence. L’une accepte le coût de l’attente ; l’autre demeure obsédée par la crise intérieure, les sondages, les échéances électorales, le prix du baril, l’opinion mondiale ou l’image télévisée. Les alliés en tirent leurs conclusions. Israël calcule. L’Europe calcule. Les États du Golfe calculent. L’Asie observe. La Russie et la Chine évaluent les rapports de force. Peu à peu, le monde libre découvre qu’il ne dispose peut-être plus d’un ultime garant sur lequel compter sans réserve.
Cette déliquescence ne commence pourtant pas dans les chancelleries. Elle prend naissance dans l’âme occidentale. Le déclin américain est d’abord moral avant d’être géopolitique. L’Occident fut puissant parce qu’il croyait encore, même imparfaitement, à des valeurs soutenues par des vertus : vérité, courage, discipline, transmission, responsabilité, sens du devoir, dignité de la personne, liberté ordonnée, fidélité à la parole donnée et capacité à préférer le long terme à l’instant. L’Amérique a hérité de cet héritage avant de le transformer progressivement en marchandise. La liberté s’est réduite au choix de consommation, la citoyenneté à la revendication de droits sans contrepartie, et le désir est devenu l’un des principaux moteurs économiques. L’écran tient désormais lieu de patrie portable ; le confort l’emporte sur le destin, l’abondance sur la grandeur et la publicité sur la promesse.
Il faut mesurer la gravité de cette transformation. Un peuple de consommateurs peut demeurer prospère pendant longtemps ; il ne porte pas indéfiniment une civilisation. Le client réclame des services quand le citoyen assume une cité. Le consommateur exige d’être satisfait ; un peuple historique accepte parfois l’épreuve. Une société qui ne croit plus qu’au bien-être finit par oublier pourquoi combattre, transmettre, se sacrifier ou durer. Elle peut encore produire des armes prodigieuses, sans toujours savoir au nom de quoi les employer. Elle continue à parler de liberté, mais celle-ci cesse d’être l’élévation de l’homme responsable pour devenir l’extension illimitée du caprice individuel.
C’est ainsi que l’Occident, avec l’Amérique en tête, glisse vers les marges de l’Histoire. Non pas demain, ni par un effondrement soudain, ni parce que les usines, les banques ou les armées cesseraient brutalement de fonctionner. Les grandes puissances meurent souvent lentement. Leur masse continue d’impressionner alors même que l’esprit qui les animait s’est retiré. Les monuments subsistent, les drapeaux flottent encore, les institutions fonctionnent, les sommets internationaux se succèdent et les experts commentent. Pourtant, quelque chose d’essentiel s’est affaibli. Ces nations deviennent peu à peu les gestionnaires de leur propre déclin.
Le danger consiste à confondre la durée matérielle avec la vitalité civilisationnelle. Rome ne cessa pas d’exister le jour où commença son déclin. Elle continua longtemps à administrer, taxer, légiférer, divertir, recruter et célébrer son passé glorieux. Mais son centre de gravité s’était déplacé. Les vertus qui avaient fait sa force s’étaient affaiblies. Sa citoyenneté s’était diluée. Son armée portait toujours l’aigle, mais l’aigle ne signifiait plus la même chose. L’Amérique n’est pas Rome. Pourtant, toute puissance qui perd ses vertus fondatrices finit par entrer dans une logique comparable : elle conserve les formes tout en perdant la force intérieure qui leur donnait un sens.
Il ne s’agit donc pas de se réjouir. La décomposition américaine ne constituerait pas une bonne nouvelle pour le monde libre. Lorsqu’un géant aux pieds d’argile chancelle, il ne tombe jamais seul ; il ébranle ceux qui vivaient sous son ombre. Son affaiblissement encourage les prédateurs, libère les impérialismes de ressentiment, inquiète les alliés et rend les conflits plus probables. Mais la lucidité demeure préférable à la dévotion. L’illusion d’une protection automatique doit céder la place à une réalité plus exigeante : la souveraineté ne se délègue pas éternellement.
La leçon est rude, mais salutaire. Le monde libre doit redevenir adulte. Israël, plus que tout autre, ne peut confier son destin à une puissance, même amie, qui hésite sur son propre avenir. L’Europe, si elle refuse de devenir un musée moral placé sous tutelle stratégique, doit retrouver le langage de la force, du courage et de la frontière. Les nations libres doivent réapprendre que la liberté n’est pas une ambiance mais une discipline ; non un confort, mais une charge ; non une marchandise, mais une fidélité.
L’Amérique peut encore se ressaisir. Rien n’est mécaniquement écrit. Toutefois, un redressement ne viendra ni d’un budget militaire, ni d’un président, ni d’une élection, ni d’une nouvelle doctrine stratégique. Il ne pourra naître que d’un retour aux fondements : le sens des responsabilités, la transmission, la conscience du devoir, l’acceptation du tragique et la conviction qu’une civilisation vaut davantage que le seul confort matériel.
Une chose demeure certaine : l’Amérique reste un géant. Pourtant, sa base se fragilise. Or les civilisations ne s’effondrent pas toujours dans le fracas. Parfois, elles se fissurent lentement, silencieusement, jusqu’au jour où le poids de l’Histoire devient supérieur à leur capacité de le porter.
Rony Akrich
Dessin d’Alex Rohanne