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Clifford Brown

Il y a soixante-dix ans, le 26 juin 1956, le jazz perdait dans un accident de voiture Clifford Brown, l’un des plus grands musiciens de son histoire. Il n’avait que 25 ans. Rien n’affectera plus le monde de la musique que la disparition de ce génie unanimement reconnu par ses pairs et ses contemporains.

Clifford s’est imposé comme l’un des meilleurs trompettistes des années cinquante. Il possédait toutes les qualités auxquelles nombre de ses collègues tentaient de parvenir : une magnifique sonorité, un suraigu tout aussi intense que dans le registre médium, un détaché incroyable à tous les tempi même les plus rapides et surtout un discours particulièrement inspiré. Ses solos sont des improvisations parfaites au point que l’on pourrait croire qu’elles étaient écrites. Durant sa courte carrière, Il a participé à de nombreux enregistrements de divers leaders et sous son nom sans jamais faire la moindre erreur technique ou de goût. 

Sa maitrise musicale peut se comprendre par ses autres passions : les mathématiques et le jeu d’échecs. La logique de ses improvisations sans faille est mathématique et on pense immédiatement à J. S. Bach. Comme dans les échecs Clifford s’exprime de façon réfléchie. Rien n’est laissé au hasard et il joue avec assurance. A l’inverse de ceux qui souvent souhaitent écraser musicalement ses collègues, Clifford n’a jamais cherché dominer la scène. Peu de jazzmen ont comme lui le sens de la retenue.

Le jeune trompettiste était un homme de qualité. A une époque où la majorité des jazzmen se droguait, s’alcoolisait et menait une vie dissolue, Clifford vivait sainement. Respectueux envers ses ainés, Il gérait sa vie de façon exemplaire. Sa gentillesse et sa modestie ne pouvaient que le rendre attachant.  

Durant les trois années de sa courte carrière 1953-1956, Clifford Brown a beaucoup travaillé dans des contextes très différents : Après un engagement dans un orchestre de rythme and blues, il est recruté par Lionel Hampton et se retrouve dans la section des cuivres aux côtés d’Art Farmer et de Quincy Jones. Ce dernier réalisera qu’il ne parviendra jamais au niveau d’un trompettiste comme Clifford et abandonnera l’instrument pour se consacrer à la composition et à l’arrangement. On connait la suite, ne serait-ce qu’à sa participation au succès de Michael Jackson. 

Lorsque Brownie arrive sur la scène du jazz après avoir été congédié par Lionel Hampton, son nom est déjà connu dans le milieu. Dizzy Gillespie n’a cessé de vanter ses mérites. Seul Miles Davis, jaloux et au creux de la vague après l’échec de Birth of The Cool, émettra des doutes sur les qualités de Clifford, avant de modifier son jugement sur son nouveau concurrent. Tout d’ailleurs les oppose dans la vie comme dans la musique. Miles n’a pas encore trouvé sa voie au début des années 50 et son style sans chaleur reste encore ancré dans le passé tandis que le discours de Clifford, nouveau et lumineux respire la joie de vivre.

Notre trompettiste fait sensation. Il est la vedette dont tout le monde parle. Clifford enregistre pour Blue Note avec Gigi Gryce, Lou Donaldson, J. J. Johnson et sous son nom dès 1953 puis aux côtés de Tadd Dameron pour Prestige. Il rejoint Art Blakey. Un concert de 1954 en live au Birdland, publié par Blue Note, témoigne de cette prestation exceptionnelle. 

Je me souviens d’une soirée en février 1983 après un concert des Jazz Messengers à Strasbourg. Art Blakey, le trompette Terence Blanchard et l’alto Donald Harrison étaient chez moi. A la demande de Bu (A. Blakey) nous écoutions le disque de Tadd Dameron enregistré en 1953. A la fin du solo de Clifford, Bu fit une remarque désobligeante à Terence « Tu vois, ça c’est un trompettiste ». Trente ans après Art Blakey avait toujours la même admiration pour ce génie hors du commun.

En 1954 Charlie Parker fait appel à Clifford. Il lui dira « Je comprends ce que tu dis, mais je n’arrive pas à y croire ». Un enregistrement semble exister et serait en possession de la veuve de Clifford. Ce dernier se produit sur la Côte Ouest. Des extraits de concerts à Los Angeles sont publiés (Gene Norman présente GNP ou Vogue français) mais Il faut regretter les inadmissibles coups de ciseaux du montage dans Clifford’s Axe, construit sur les harmonies de The Man I Love.  Après une session West Coast pour Pacific Jazz, Il s’associe au drummer Max Roach pour créer le C. Brown-M. Roach Quintet, l’un des meilleurs combos de jazz. Sous contrat avec EmArcy, le groupe enregistrera sous son nom et avec les chanteuses vedettes du label : Dinah Washington, Sarah Vaighan, Helen Merrill. Lorsqu’en 1956 le saxophoniste ténor Harold Land quitte le groupe, le grand Sonny Rollins (décédé le 25 mai dernier) prendra sa place. 

L’accident de la route en 1956 fait trois victimes : le pianiste Richie Powell, frère de Bud, son épouse et Clifford Brown. C’est la consternation dans le monde du jazz. Max Roach ne s’en remettra pas. 

Clifford Brown fut un maître, celui qui ouvre la voie à de nouveaux horizons. Il influencera les Booker Little, Lee Morgan, Freddie Hubbard, Donald Byrd, Carmell Jones, Blue Mitchell et même techniquement des avant-gardistes comme Woody Shaw. Son ami Benny Golson lui a dédié une émouvante ballade I remember Clifford devenue un standard du répertoire des jazzmen. 

Les disques Roach-Brown quintet sont aujourd’hui des classiques incontournables. Un coffret de 10 CD ‘ The complete EmArcy ’ réunit l’intégrale de ces enregistrements légendaires, y compris celui de Clifford With Strings, souvent décrié par certains puristes. Depuis cette publication, quelques bandes magnétiques de studio ont été retrouvées, 16 titres du quintette avec Sonny Rollins. Cette musique, de grande qualité, est toujours inédite.

En 2026 les amateurs et musiciens citent le plus souvent Chet Baker, Miles Davis ou Wynton Marsalis. Ils semblent avoir oublié Clifford Brown. Ces quelques lignes ne lui rendent que justice.

Léon Terjanian 

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