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Les frères La gratouille

La franc-maçonnerie n’est plus un centre de gravité du pouvoir.

Au XVIIIe et au XIXe siècle, elle irriguait les élites politiques, intellectuelles, administratives. Elle formait des hommes qui allaient structurer l’État, écrire la loi, penser la nation. Elle était un réseau, mais surtout une matrice.

Aujourd’hui, ce pouvoir s’est déplacé vers les marchés financiers, les plateformes numériques, les grandes puissances technologiques, les services de renseignement, les États autoritaires qui n’ont plus aucun complexe. Le monde n’est plus gouverné par des cercles discrets, mais par des rapports de force assumés.

Dans ce contexte, poser la question du rôle de la franc-maçonnerie n’est pas anodin. Sert-elle encore à quelque chose dans la réalité ?

La franc-maçonnerie a perdu son influence directe, parce qu’elle n’a pas vu le monde changer. Parce qu’elle repose sur une logique lente — initiation, progression, maturation intellectuelle, transmission symbolique — alors que le monde contemporain fonctionne dans l’instantanéité.

Les décisions se prennent en flux tendu. Les crises éclatent sans préavis. L’information circule plus vite que la réflexion. Les dirigeants eux-mêmes sont happés par l’urgence permanente.

Dans ce nouvel environnement, une structure fondée sur la discrétion, le rituel et la temporalité longue devient mécaniquement marginalisée.

Et c’est là que se joue le vrai risque : l’inutilité de la franc-maçonnerie.

Beaucoup pensent qu’elle reste un réseau d’influence.
C’était vrai.
Ça ne l’est plus vraiment.

Aujourd’hui, les réseaux décisifs sont ailleurs : dans les cabinets de conseil, les fonds d’investissement, les grandes entreprises globalisées, les cercles technologiques ou les communautés numériques. Ce sont eux qui structurent les décisions.

Face à cela, les loges maçonniques apparaissent souvent comme des espaces fermés, parfois coupés de la réalité, parfois trop homogènes sociologiquement.

« Si la franc-maçonnerie se pense encore comme un lieu de pouvoir, elle se trompe d’époque », affirme Alain Juillet.

En effet, si la maçonnerie n’est plus un levier de pouvoir, elle pourrait redevenir un lieu de structuration de l’esprit.

Dans un monde saturé d’opinions, d’émotions et de manipulations de l’information, la capacité à penser devient rare, mais la capacité à prendre du recul devient stratégique.

Autrement dit, la franc-maçonnerie peut passer d’un rôle d’influence à un rôle de formation.

Former des individus capables de comprendre la complexité géopolitique, de résister aux simplifications idéologiques, de penser sur le long terme, d’articuler des valeurs dans un monde qui les dissout. C’est moins visible, mais c’est peut-être devenu essentiel.

La condition de ce renouveau exige de sortir de l’ambiguïté.

Ce repositionnement a un prix.
La franc-maçonnerie ne peut plus se contenter de vivre dans le flou.

Car le flou nourrit le soupçon, le complotisme, les fantasmes de pouvoir occulte. Il nourrit aussi l’indifférence, la perception d’un club fermé sans utilité réelle.

Dans cet état d’esprit, la maçonnerie doit assumer ce qu’elle est : ni une société secrète toute-puissante, ni un club mondain en déclin, mais une école de pensée.

Cela impliquerait plus de lisibilité, plus de dialogue avec la société, plus de présence intellectuelle dans le débat public. Sinon, elle sera racontée par d’autres, souvent à charge.

La franc-maçonnerie a longtemps travaillé sur l’homme, la morale, les symboles.

Mais le monde actuel impose de travailler aussi sur le monde tel qu’il est, avec ses conflits armés, ses stratégies d’influence, ses guerres économiques, ses chocs de civilisations, ses politiques. Si elle refuse ce terrain, elle devient hors-sol. Si elle l’affronte, elle peut redevenir pertinente.

Au fond, la question n’est même pas de savoir si la franc-maçonnerie est dépassée.

La vraie question est plus dérangeante : veut-elle vraiment être encore utile ?

Elle peut survivre très longtemps comme tradition.
Comme héritage.
Comme rituel.

Mais être utile au monde, c’est autre chose.

Cela suppose de sortir du confort, d’affronter le monde contemporain, de se transformer sans se renier.

Sinon, elle restera ce qu’elle devient déjà : la mémoire respectable d’un cabinet de curiosités, mais sans prise sur le présent.

Allez, tous à vos planches !

Silvia Oussadon Chamszadeh

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