Après les ronds-points, les facs bloquées, les cortèges permanents et les barricades improvisées, voici les lycées transformés en nouveaux terrains de jeu politique.
À quinze ou seize ans, on devrait encore apprendre à écrire correctement, à comprendre un texte, à résoudre une équation et, accessoirement, à distinguer une revendication du vandalisme. On bloque, on casse, on brûle et miracle de la démocratie version 2026, le ministre arrive pour écouter.
Le mouvement est parti de mécontentements très divers. Parcoursup, l’état des établissements, le manque d’enseignants, les conditions de travail, les téléphones portables… Chacun apporte son petit morceau de colère. Il n’y a pas de grande cause commune, pas de programme, pas même une revendication clairement identifiable. Il y a surtout une génération qui découvre qu’elle peut faire du bruit et que le pouvoir, terrorisé à l’idée d’un nouvel embrasement, accourt dès que les premières poubelles commencent à flamber.
Et dans ce joyeux désordre, Jean-Luc Mélenchon se frotte les mains. L’ancien candidat à la présidentielle n’a jamais eu beaucoup de difficulté à reconnaître dans la rue une réserve de voix potentielles. Cette fois, le public est encore plus jeune. LFI s’est installée auprès des lycéens, ses élus se déplacent, ses militants accompagnent les mobilisations et Mélenchon revendique ouvertement la montée en puissance du mouvement. Dans son texte du 3 octobre, il décrit lui-même la convergence entre lycéens, étudiants et syndicats comme un renforcement du rapport de force. À quelques mois de 2027, il faudrait une singulière naïveté pour voir dans cette agitation autre chose qu’un terrain politique en train de se préparer.
Les mômes sont évidemment beaucoup moins armés. À seize ans, on peut être furieux contre Parcoursup sans savoir comment fonctionne réellement l’orientation universitaire. On peut détester l’interdiction du téléphone sans avoir la moindre idée de la politique éducative qu’il faudrait mettre en place. On peut trouver son lycée pourri sans connaître le budget d’une collectivité. C’est justement pour cela qu’un adulte responsable devrait expliquer, discuter, encadrer. Au lieu de quoi certains adultes leur apportent des mégaphones.
Le ministre propose des réunions. Les proviseurs réuniront les conseils de la vie lycéenne. On recueillera les doléances. On écoutera les inquiétudes. On ouvrira probablement une concertation. Le vocabulaire administratif est prêt. Il ne manque plus que les chaises en plastique et le baratin d’usage.
Mais que découvre-t-on exactement ? Que les bâtiments sont parfois délabrés ? Que des enseignants manquent ? Que l’orientation inquiète les élèves ? Que le niveau scolaire baisse ? Tout cela est connu depuis des années. Les professeurs le disent, les parents le disent, les chefs d’établissement le disent. Il fallait seulement attendre que des adolescents mettent le feu à un lycée pour que Paris s’en aperçoive.
Emmanuel Macron, depuis Madrid, comprend les angoisses et les colères de la jeunesse. Il comprend beaucoup de choses. Il comprend les colères, les inquiétudes, les fractures, les attentes, les souffrances. La république de Macron comprend toujours tout mais ne décide jamais de rien.
Les établissements ferment lorsqu’ils deviennent trop dangereux. Les cours sont interrompus. Les enseignants travaillent dans un climat dégradé. Des adolescents découvrent que le blocage permet d’obtenir une audience immédiate auprès du pouvoir. Et LFI découvre qu’il existe un formidable vivier électoral à quelques mètres des grilles des lycées.
Le tableau serait presque comique s’il ne concernait pas l’école. Car pendant que l’on apprend à une partie de cette jeunesse les techniques du rapport de force, les résultats scolaires français restent préoccupants. PISA a confirmé les difficultés des élèves en mathématiques et en compréhension de l’écrit. Voilà le véritable sujet.
Quant à Mélenchon, il aurait tort de prendre ces adolescents pour une armée politique prête à marcher au pas derrière lui. Ils sont jeunes, versatiles et pour beaucoup, parfaitement capables de passer demain à autre chose.
Le plus navrant dans cette histoire sont les adultes expérimentés qui poussent des gamins de quinze ans à jouer aux révolutionnaires et trouvent encore le moyen de les applaudir. Il faudrait peut-être commencer par leur apprendre que la République n’est pas un punching-ball, que leur lycée n’est pas une barricade et que la liberté de manifester ne comprend pas l’option incendie.
Mai 68, ce n’est pas pour demain. Et avant de rêver de révolution, il serait peut-être temps d’apprendre à écrire, à compter et à surtout à réfléchir
Chanoine