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La chute de la mollahchie en Iran serait aussi le début de la fin de l’islam politique

La Chronique de Patrick Pilcer 

Il est des moments où l’Histoire hésite, où elle vacille, non par manque de forces en présence, mais par défaut de courage chez ceux qui prétendent l’écrire et la guider. L’Iran vit l’un de ces moments. Et le courage immense du Peuple Iranien tranche de l’absence de courage des Européens. 

Dimanche dernier, par exemple, nous n’étions que 2000 à Paris entre Victor Hugo et Trocadéro, avec uniquement 4 représentants politiques de premier plan, Jean-Michel Blanquer, Caroline Yadan, Francis Szpiner et Constance Le Grip. Quatre pas cinq. Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, les Radicaux autour de Nathalie Delattre et Bernard Fialaire, le groupe RDSE, et mercredi tout le Sénat autour de Gérard Larcher, s’activent, rencontrent l’opposition, mobilisent les consciences. Mais que font les autres ? Que fait le Gouvernement ? 

Il y a 20 ans nous aurions été plus de 500 000 Place de la République avec tous les mouvements féministes et humanitaires et tous les politiques, PS inclus. Mais la Place de la République serait-elle à présent devenue la Place de la république islamique par soumission et renoncement ? Y voit-on encore des drapeaux français lors des rassemblements ?

Depuis la fin décembre, la contestation iranienne a changé de nature. Partie d’une révolte contre l’inflation, elle est devenue une insurrection morale, sociale et politique. La révolte est devenue révolution. Non plus sectorielle, non plus générationnelle, non plus urbaine ou périphérique, mais nationale. 

Quand le pouvoir en place réussit encore à amasser la foule devant les caméras, la Révolution mobilise le Peuple. 

Souvenons-nous du magnifique texte de Victor Hugo, en mai 1870, « les 7.500.000 oui », où il décrit, de sa plume inégalée, la foule qui trahit le Peuple, une foule aveugle et bestiale qui crache sur le Peuple, « combattant magnifique », la foule, la populace, c’est la guillotine, le Peuple c’est l’idéal. 

Le Peuple se fait République, la foule accepte Tibère, le dictateur. Comme Victor Hugo, comme tous les Radicalement Républicains, les Iraniens veulent à présent la République et chasser César, se débarrasser de la dictature des mollahs…

Le bazar, les classes populaires, les étudiants, les femmes, les provinces, Téhéran : l’Iran tout entier dit non. 

Non à la vie devenue impossible. Non à la corruption systémique. Non à l’humiliation quotidienne. Non à l’islam politique. Car c’est bien cela qui se joue : la faillite historique d’un régime qui n’a plus rien à offrir, ni économiquement, ni socialement, ni spirituellement.

Une révolte économique qui devient existentielle

En dix ans, le rial a perdu près de 90 % de sa valeur. Les prix ont explosé. L’inflation officielle dépasse 50 %, et chacun sait qu’elle est largement sous-estimée. Les sanctions américaines aggravent la situation, certes. Mais les Iraniens ne s’y trompent pas : ce n’est pas Washington qui a organisé une économie de prédation, un système de rentes, un triple marché des changes conçu pour enrichir une oligarchie politico-religieuse, une véritable mafia.

L’État iranien n’est plus perçu comme un rempart, mais comme un prédateur. Et quand l’État devient l’ennemi, la contestation devient révolution.

La force de ce mouvement tient à son caractère inédit : toutes les classes sociales, tous les territoires, toutes les générations sont désormais engagés. Ce que 2019 et 2022 n’avaient pas totalement réussi à unifier, 2025–2026 l’a accompli. Et ils semblent avoir trouvé, cette fois, l’incarnation de leur lutte : Reza Pahlavi, non pour un retour à la monarchie mais pour l’établissement d’une nouvelle République.

La mollahchie est désormais totalement coupée de sa propre société.

L’islam politique à nu : gouverner, c’est tuer

Le pouvoir iranien ne doute pas. Il réprime. Il tue. Il exécute. Il n’hésite pas à utiliser des armes chimiques. Non par accident, mais par doctrine.

Les dirigeants iraniens ont tiré une leçon simple de 1979 : le Shah est tombé parce qu’il n’a pas tiré. Eux ne feront pas cette erreur. L’islam politique fournit ici l’outil ultime : une légitimation théologique de la violence d’État. Le manifestant devient mohareb, ennemi de Dieu. L’opposant est déshumanisé, comme l’avaient fait les nazis pour les juifs. L’opposant n’étant plus humain, sa mort devient licite.

Ce n’est plus une dérive autoritaire. C’est un système qui ne survit que par la terreur.

Et c’est précisément pour cela que la chute de la mollahchie dépasserait largement le seul cas iranien. Car l’Iran n’est pas une dictature parmi d’autres : il est le laboratoire le plus abouti de l’islam politique au pouvoir. Sa faillite signerait un verdict historique. Est-ce pour cela que le Qatar cherche à retenir le bras de Trump et à dissuader les dirigeants européens d’aider le courageux Peuple Iranien…

L’Europe : la grande absente de l’Histoire

Face à cela, que fait d’ailleurs l’Europe ? Elle regarde. Elle s’indigne à voix basse. Elle publie des communiqués. Elle attend.

Elle a été prompte à donner des leçons à Donald Trump lors de l’opération menée au Venezuela début janvier 2026, ayant conduit à la capture de Nicolás Maduro. Prodigieuse indignation morale, indignation à coût zéro. Mais aujourd’hui, cette même Europe attend tout de Trump sur l’Iran : sanctions, dissuasion, frappes, voire élimination ciblée du Guide suprême.

Ce double standard est politiquement indécent et stratégiquement suicidaire.

L’Europe ne pèse plus parce qu’elle ne veut plus assumer le tragique de l’Histoire. Elle critique l’action, mais refuse la responsabilité. Elle dénonce l’interventionnisme, mais réclame ses effets. Elle proclame des valeurs, mais délègue leur défense.

En réalité, l’Europe a renoncé à penser la puissance. Pourtant nous pourrions exiger une réunion d’urgence au Conseil de Sécurité des Nations Unies. La Russie et la Chine mettraient peut-être leur veto, mais ils devraient assumer cette honte face au monde entier. Nous pourrions rappeler nos ambassadeurs, fermer les ambassades, rencontrer, officiellement, Reza Pahlavi et l’opposition, et les reconnaître comme pouvoir légitime, porter plainte pour crimes contre l’humanité auprès de la Cour Internationale de Justice, bloquer tous les avoirs du régime iranien et de ses dignitaires, partout, y compris à Dubaï, plaque tournante de leur fortune. Mais pour le moment, rien…

Trump, l’ambiguïté stratégique et l’espoir iranien

Qu’on le veuille ou non, Donald Trump est devenu un acteur central dans l’imaginaire iranien. Non par sympathie, mais par efficacité perçue. L’opération contre Maduro a agi comme un électrochoc : les Américains peuvent faire tomber un dirigeant s’ils le décident.

Starlink, les réseaux de la diaspora, l’ambiguïté stratégique américaine nourrissent un espoir immense, et donc un risque immense. Car si cet espoir est déçu, la répression qui suivra sera d’une brutalité inédite. Trump peut du jour au lendemain devenir le héros de tout un peuple, et à travers lui du monde libre, ou chuter de son piédestal et être détesté à jamais. Il n’y a qu’un pas entre le Capitole et la Roche Tarpéienne.

Trump le sait. Il joue une partie de poker à haut risque, entre démonstration de force et refus d’un enlisement. Mais l’inaction serait interprétée comme un feu vert au massacre. Nous Européens pouvons aider Trump à faire le bon choix.

Et après ? La vraie question n’est pas institutionnelle

La chute éventuelle de Khamenei ne résoudra pas tout. L’Iran n’est pas un régime monolithique. Les Gardiens de la Révolution, les réseaux économiques, les appareils administratifs subsisteront. Le risque d’un régime militaro-oligarchique de substitution existe.

Mais une chose est acquise : les Iraniens ne veulent plus de l’islam politique.

Ils veulent en somme devenir Radicalement Républicains avec :

  • un État laïc, garantissant Liberté Égalité Fraternité
  • des libertés civiles,
  • l’égalité femmes-hommes,
  • une normalisation internationale,
  • la prospérité.

Une leçon universelle

La République islamique ne s’effondrera pas à cause de l’Occident. Elle s’effondrera parce qu’elle a échoué. 

Échoué économiquement. Échoué moralement. Échoué politiquement.

Si elle tombe, et elle va tomber, ce sera un signal mondial : l’islam politique n’est pas une alternative durable à la modernité, mais une impasse violente.

L’Iran nous rappelle une vérité que l’Occident semble avoir oubliée : un régime qui ne propose que la peur finit toujours par rencontrer le courage.

Reste à savoir qui, à l’Ouest, aura le courage d’être à la hauteur de celui des Iraniens.

Patrick Pilcer

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