Yelena

Chapitre XXVI

Les arums blancs 

Pendant l’opération Torch Rose s’était réfugiée dans les lettres passionnées qu’elle recevait de Berthold. Elle avait gardé toute la correspondance de Berthold écrite sur un papier à lettre bleu serenity de Pantone. Il en avait fait plus tard le papier en-tête de son entreprise . 

Si Berthold était physiquement éloigné d’elle, ses mots étaient le lien qui les unissait. Rose attendait avec impatience chaque lettre, chaque message d’amour et d’espoir qu’il lui envoyait. Ces lettres avaient joué un rôle crucial dans le maintien de leur relation pendant cette période difficile de la Seconde Guerre mondiale.

En fin de matinée elle reçut un bouquet d’arums, les fleurs préférées de Berthold, qui avait chargé Abdel, dans la confidence, de penser au  fleuriste. Dans l’enveloppe qui accompagnait le bouquet, Berthold informait Rose de sa présence à Mogador et de sa visite.    

Rose que rien ne surprenait, Rose qui s’adaptait à toutes les situations, se prépara calmement  pour le recevoir. Elle avait choisi de porter sa robe jaune à plis plats et des chaussures blanches pour être en harmonie avec les arums.

Symine la regardait d’un œil bienveillant  en pensant à tous les souvenirs de sa rencontre avec son époux. « Ce n’était pas un mariage d’amour, ni un mariage arrangé, ni une rencontre ». pensait elle, il la voyait chaque jour en rentrant de son travail, elle lui plaisait. Leurs parents avaient organisé le mariage. « Le temps s’est envolé, je suis si jeune, ma fille aînée va se marier et je resterai dans mon coin à regarder passer ma vie”.  

Soudain, Abdel, surexcité, hurlait  : « Rose ! Rose ! Berthold arrive je le vois arriver « . Symine lui demanda de se calmer  » Calm Abdel ! calm ! « . 

Rose attendait sur le pas de la porte. Berthold monta les escaliers à vive allure et prit Rose dans ses bras avec fougue. Elle riait heureuse de le voir. 

Symine, elle, entreprit le sketch habituel de la mère juive, elle  énumérait tout ce qu’elle avait de douceurs dans les immenses bocaux de verre enfermés dans les placards. Des briouates,  des cornes de gazelles, des buskotos, des ghribas, des cigares aux amandes… On pouvait répondre mille « Non merci« , elle n’entendait pas ou faisait mine de ne pas entendre. Elle  finissait par vous avoir à l’usure, et juste  à l’instant où elle vous arrachait  un « oui merci je vais prendre une petite corne de gazelle », elle posait devant votre mine abasourdie une quantité illimitée de nourriture qu’elles finissaient par vous faire avaler presque le couteau sous la gorge.  

L’amour des mères juives se mesure à la quantité de bouffe qu’elles vous font absorber. C’est un des traits détestables de ces mères persuadées qu’aucun membre de leur entourage ne pourrait survivre sans leur nourriture aussi étouffante que leur présence et que leur amour… 

Berthold ne lui aurait jamais dit « Lâche moi les baskets », comme on pourrait ou on voudrait le dire aujourd’hui… 

Après une dégustation contraignante, Berthold demanda à Symine la permission d’emmener Rose chez Joseph. Ils seraient tranquilles pour parler de leur avenir et pour roucouler. Il n’avait même pas remarqué que Rose avait fait l’effort de ressembler à un arum.  Elle était déçue, un peu en colère. 

Au Riad, ils se précipitèrent dans la chambre de Berthold. Il était encore fatigué, lui demanda la permission de s’allonger. Elle s’installa délicatement auprès de lui, ça ne se faisait pas, mais elle n’avait pas du tout prévu de rester assise pour l’écouter. Elle était aussi très fatiguée. Elle avait honoré à la hâte, toutes les commandes de broderies pour des clientes de l’atelier. 

Tout se faisait naturellement dans ce couple, il n’y avait aucune mauvaise intention, il s’était créé entre eux, très rapidement, un lien précieux qu’il  disait rare. Elle ne connaissait rien aux rapports amoureux, ni aux relations homme-femme, elle était juste elle même, spontanée et sans détours. Il lui caressait les cheveux et lui fit un compte rendu détaillé de son entrevue avec Mazal, parla de sa proposition de lui confier le contrôle de son entreprise et du reste. 

La réponse de Rose fut sans appel, si ce petit bout de femme était spontanée parfois naïve, et sans cérémonie, elle n’en restait pas moins lucide et pragmatique. 

Pour Rose il n’était pas question d’une collaboration financière avec un membre de la famille. Son interprétation de la famille était un lieu affectif qui ne devait en aucun cas se détériorer par des relations liées à l’argent. De plus, être sous les ordres de la Tante Mazal n’était pas une babouche légère, il fallait compter avec son autoritarisme et son sale caractère. « Notre première décision me semble être la meilleure, les suggestions de Mazal pour l’achat d’un local restent pertinentes. Il faut maintenant songer sérieusement au déménagement pour Casablanca. Nous en parlerons ce soir avec Joseph » ? 

La détermination de Rose comblait Berthold. « Nous sommes toujours sur la même longueur d’onde » lui dit-il.  “il faut songer à l’après guerre, ne soyons pas les derniers » .

Joseph demanda à son fils si l’idée de céder à cette diablesse de Mazal, lui avait traversé l’esprit ? ! « Non bien  sûr que  non”, répondait-il, “Je voulais simplement m’assurer de l’avis de Rose« .   

« Bien il est temps d’avancer. Voyons nous tous la semaine prochaine à Mogador. Faites venir Mazal », lui rétorqua Joseph agacé par autant de messes basses, d’apartés et de manigances de bonnes femmes. 

Rose demanda à Berthold s’il avait remarqué sa tenue « fleur d’arum ». Il éclata de rire. Il n’avait pas remarqué qu’elle ressemblait à un   Arum.  Amusé par la candeur de Rose, il lui fit remarquer  que l’arum est une fleur qui représente l’élégance et qui symbolise l’âme et le désir ardent.

A la demande de Joseph les deux familles se réunirent pour en finir avec les propositions des uns, les désirs des autres et les rêves de chacun. La guerre était un élément cruel, favorable aux espérances et aux illusions. Ce mariage était pour tous les protagonistes de cette réunion le  mirage d’un projet, d’une ambition d’une chimère. Ils caressaient des espoirs, abrégeaient des attentes, construisaient des perspectives. Ils se réjouissaient d’un projet qu’ils s’appropriaient, et qui leur apportait déjà un immense bonheur. 

Berthold remercia chaleureusement Mazal et lui dit avec délicatesse qu’il ne donnerait pas suite à ses propositions généreuses. Joseph ouvrit les débats, il insistait pour qu’une décision définitive soit prise à la fin de cette rencontre. 

Mazal qui le regardait de travers depuis le début de cette entrevue, haussa dédaigneusement les les épaules. “Et alors Joseph”?  

Joseph voulait d’abord s’enquérir des intentions de chacun des membres de la famille. Symine exprima le vœu de rejoindre sa famille à Casablanca, Moïse et Albert optaient pour la décision de vendre le garage et de laisser Berthold trouver un local pour leur projet casablancais. Rose et Berthold révélaient leur choix initial et leur désir de poursuivre leur plan de vie. Mazal renouvelait sa promesse d’accueillir sa sœur et sa famille autant qu’elles le voudraient, Fanny et Alice dansaient de joie, et Joseph conclut en disant à chacun d’être prêt en septembre après les fêtes de tichri. “Je m’occuperai de toute la logistique”. 

Slil

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