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Le second souffle

En  Hommage à Matameye*  

Chapitre I

Je ne les trahirai jamais

Je ne veux même pas y penser ! Je le ressens comme une mort prématurée. Après tout ce que nous avons vécu ensemble, comment l’homme peut-il me délaisser ainsi. Je sais que tout est amené à disparaître, mais pas de cette façon, comme si je ne servais plus à rien. J’ai tellement envie de m’exprimer, de vivre tout en me sentant utile et aimée.

On m’a déjà immobilisée lorsque que j’étais mal en point, mais on s’occupait tout de même de moi. On me remettait d’aplomb pour mieux repartir, pour que je puisse donner à nouveau le meilleur de moi-même. Tout mon dévouement, n’aurait donc servi à rien? On n’a plus besoin de moi, c’est simple, on m’écarte, sans état d’âme. 

A vrai dire, j’étais bien contente parfois de décompresser, après le chamboulement dont j’avais été témoin, j’étais heureuse de prendre un repos bien mérité. J’ai risqué ma peau à maintes reprises, j’ai vu des compagnons beaucoup plus puissants que moi, se faire démolir par des bombardements, pour mourir désarticulés dans un fossé. Je suis de conception simple et robuste, apte à rouler dans des environnements exigeants.

Vous l’avez compris, je suis un engin fabriqué pour la guerre et comme j’ai été conçue pour cela, je me fais un plaisir de déjouer les pièges. Mes utilisateurs me sollicitent et je suis là, présente, prête à répondre au moindre appel et à dénouer les situations les plus compliquées, campée sur mes roues motrices. 

Là, vous êtes convaincus, je suis un véhicule 4×4, créé pour aider l’homme et je fais de mon mieux. Je m’appelle Land Rover et je suis britannique. Courte, petite, nerveuse, courageuse et décidée à en découdre avec quiconque me provoque. Mon nom, lui-même, est très évocateur et veut dire en anglais : vagabonde, avec toute la liberté que cela implique.

Cette fois pourtant, c’est différent ! Fini le vagabondage ! Le temps s’écoule et je reste seule, muette. Autour de moi, il n’y a aucune activité. Un silence d’outre-tombe.

Je suis dans l’ombre, oubliée, abandonnée, je n’ai plus aucun contact avec le monde extérieur. Je ne vais tout de même pas terminer ma vie dans cette solitude, surtout que je ne le vis pas comme une solitude, mais plutôt comme un isolement. On m’a tout simplement exclue du monde actif et je lutte pour ne pas que la rancune me submerge. Des mots, des mots, pour ne pas m’avouer que j’ai tout simplement peur d’être abandonnée. 

Moi qui, avant, bravais la peur avec insouciance. Il m’arrivait parfois d’apprécier ces doux moments de retranchement dans l’intimité avec moi-même, mais cela durait peu de temps. Je retrouvais alors les hommes avec une joie accrue. Cette fois cela s’éternise depuis des mois, je vois mes pneus se dégonfler tout comme le souffle qui me reste de vie. La poussière me recouvre comme un linceul, mon pare-brise est terni, opaque, mes phares sont aveugles, ma batterie est à plat, mon moral, je le cherche.

Il est vrai que j’ai eu un mauvais pressentiment, quand la lourde porte du garage s’est refermée dans cet endroit sombre et surtout, sans aucune activité humaine. Pourquoi me met-on à l’écart dans ce cachot ? J’ai ressenti un frisson glacé quand l’obscurité m’a saisie dans ses bras morbides.

Le claquement résonne encore dans ma tête comme un glas qui me condamnerait. Une petite araignée sur sa toile tente de me distraire de cette morbide mélancolie, par sa présence vibrante. Je la remercie d’avoir élu domicile sur le tableau de bord, mais il lui est impossible de m’apporter l’énergie dont j’ai tant besoin, par contre l’homme est le seul à pouvoir me transmettre cet élan de vie. Je me contente même de la présence d’un rat qui vient déposer ses excréments dans ma cabine en me sortant de ma torpeur. Je m’accroche à la moindre parcelle de vie qui passe près de moi.  

Parfois, un rayon de soleil matinal pénètre par un vasistas, il vient me réchauffer et tente de m’ôter, pendant un bref instant, cette sensation d’être enterrée vivante. Ma vie est devenue un déplacement d’ombre, du matin jusqu’au soir je la sens évoluer. Mais à quoi cela me sert-il ? Ce semblant de vie ne fait qu’augmenter ma solitude. Solitude que j’aime et recherche de par ma nature, mais une solitude choisie, beaucoup plus appréciée et non imposée qui devient alors insupportable.

Lors de grandes frayeurs, je me plaignais de la guerre, de sa violence, de son pouvoir de destruction, de son vacarme synonyme de mort. Je me demande si je ne regrette pas cette activité risquée plutôt que de subir cette mort silencieuse, sans gloire, dans une pénombre humide, loin de la luminosité du ciel. De la rue, ne me parviennent que des rumeurs étouffées qui ne font

qu’augmenter mon désarroi. J’ai envie d’appeler pour qu’on me vienne en aide, mais je sais que dans ce sous-sol obscur, seuls mes sons me reviendraient en écho. Comment faire pour que l’on s’intéresse à nouveau à moi ?

Je suis né en 1952. Mes compagnons d’arme plus âgés, me parlent avec frayeur de la Seconde guerre mondiale qui s’est terminée en 1945, faute de combattants. Une guerre que l’on a surnommée la deuxième guerre mondiale et qui a entraîné des dizaines de millions de morts chez les humains et des centaines de millions de gens désespérés. 

La deuxième, j’en ris, j’aurais dû dire la millième. Une folie qui périodiquement s’empare de l’humanité. L’homme aime la guerre malgré les drames qu’elle lui occasionne. Mais comment fait-il pour s’embringuer dans de telles aventures. Qui décide cela ? Qui dispose de sa vie avec autant de liberté? Peut-être un idéal qui tombe vite dans l’oubli, sans pour cela ramener les morts à la vie. 

Chez mes frères d’armes mécaniques, laissés sur place, éventrés, ayant perdu tout le sens de leur existence, gisant comme des tas de ferrailles, le drame est également consommé. Moi, j’ai servi pendant six mois dans le Sinaï en 1956, dans une guerre, que l’on a appelée ‘’La Crise du canal de Suez’’. Vu le rapprochement de l’Egypte avec l’URSS, l’Amérique refusa son aide à l’Egypte pour la construction du barrage d’Assouan, en représailles, l’Egypte dirigée par Gamal Abdel Nasser décida unilatéralement de nationaliser le canal de Suez.

Les français, les anglais et les israéliens, ne pouvaient accepter qu’on leur ferme ce raccourci entre la mer Méditerranée et la mer Rouge, qui de plus était un point de passage stratégique pour le pétrole. Et voici une nouvelle guerre qui commence.

J’entre en jeu, petite, alerte, mais surtout chanceuse, j’ai pu me faufiler et ainsi échapper à ma propre destruction, tout en protégeant ses occupants. Je suis faite pour les aider, je suis dans leur camp, je ne les trahirai jamais.

Randolph Benzaquen

*Matameye est une ville du département de Matameye, dans la région de Zinder, au sud du Niger.

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