Les nouveaux misérables (suite)

Épilogue

Noir c’est noir …

 

« Pour parler d’amour il faut chercher les preuves d’amour et quand  les preuves ne sont pas là, il faut conclure parce qu’il n’y a pas d’amour » (Elisabeth Badinter). 

L’utilisation des réseaux sociaux a suscité de nombreuses études du fait des conséquences désastreuses sur les individus. Il est possible de communiquer gratuitement et instantanément en naviguant dans un monde sans limite. Mais derrière ce miracle technologique, on assiste à une prolifération de pathologies sociales.

Le virtuel est un monde  ambivalent, un monde équivoque, un monde de doubles vies, de contradictions qui conduit à l’isolement des hommes et aux sociétés de demain. Si on peut s’extasier sur les pouvoirs de notre nouveau dieu Google, il n’en demeure pas moins, que d’un seul clic, il nous a enchaînés comme un seul homme dans l’asservissement du monde interplanétaire de la virtualité.

En dépit d’un champ infini de pièges, de codes, de signes, de mots fulgurants qui se succèdent et se bousculent d’une manière brutale, l’homme a accepté de se laisser virtualiser et dominer par internet, il passe la majeure partie de sa vie dans l’écran noir de l’imaginaire. 

Est ce que les réseaux sociaux marquent la fin des sentiments ? Est ce que la notion du couple est en  mutation ? Est-ce que l’homme est désormais soumis aux exigences de l’amour à distance qui marquent la dégradation des traditions liées à l’amour ?

L’amour est en régression, en danger de mort. Il est numérique, informatique, il est un lien, un émoticône, un langage muet, il se vit en solo et se veut invisible. Que devient la sexualité au milieu de ces mutations démultipliées ? Le virtuel mirage de l’amour, est un monde de l’ambiguïté, de l’incompréhension. C’est l’univers du «contre réel» qui développe la fiction pour donner vie à un spectre de réalité à travers l’illusion et la simulation.

Puis il y a le fantasme, le vertige de l’amour, qui selon les extravagances sexuelles de Freud, donne aux humains les « plus grands vécus de satisfaction ». Le fameux fantasme qui entretiendrait l’amour et le désir, ce fantasme qui a provoqué tant de conflits et de frustrations, et qui a fait couler tant de larmes pour pas un clou. Freud, comme Grimm, et comme Perrault, qui nous ont fait avaler l’Ombellifère vénéneuse du prince charmant, serait aujourd’hui derrière les barreaux pour usage de sciences fantaisistes et approximatives.

Dans leur cyberespace, une femme ou un homme, sont comme des animaux, aux aguets du clic miracle qui leur apportera la promesse du renouveau, la fin des amours mortes d’un vieux couple inopérant qu’ils se tamponnent dans la vraie vie. Est-ce vraiment possible pour des individus dits « normaux » d’espérer rencontrer l’autre, en désertant la réalité pour s’enfoncer dans un Cul-de-sac sans issue ? Le virtuel amoureux est un piège à con sans horizon, limité à un soliloque de malentendus et de quiproquos.

Les hommes souffrent du mal de l’inculture, du mal du couple, du mal d’amour, du mal de la soumission et de l’aliénation. Ce nouveau misérable, ne ressent plus les plaisirs et les désirs liés à l’amour. Il n’est plus qu’un sexe en goguette sur les réseaux sociaux. Un objet prêt à servir et à se servir. Il est une victime consentante de la cancel culture qui prône l’annulation de la majesté de l’homme qui n’a trouvé pour exister encore un peu, qu’un lieu fictif dont il a fait sa vérité. Ce « dernier homme »,* n’est plus qu’un hyperlien, une page d’accueil, un moteur de recherche, un pseudo, un émoticône, un hashtag, un engin qui s’emballe, qui s’égare, qui piste, qui épie, qui devient l’espion de sa propre folie, un robot à la merci du dieu Google. 

Le rêve du voyage à Cythère en quête d’une romance réelle n’était qu’une imposture née de la virtualité. Même en rencontrant « l’âme sœur » ou « quelqu’un de bien », denrées rares du passé, ce rêve n’avait aucune chance de survivre.

Les mendigots abandonnent très vite leurs plus beaux délires oniriques. Ils ne sauraient quoi en faire. Comment assumer ? comment passer de la virtualité à la vérité ? Ils ont perdu la capacité à vivre dans la vraie vie, surtout pour les plus vieux, ancrés depuis trop longtemps dans cet univers des ténèbres qui les a rendu inadaptables.   

Fuir le stress, fuir ce qui est visible, la folie les pousse jusqu’à fuir la proximité en s’accrochant de préférence à un autre qui ne désire pas, qui ne demande pas, qui ne parle pas, qui n’exige pas. La recherche de la béatitude s’adresse à des individus sans identité, des clandestins du net. Tant que l’autre reste invisible le fantasme perdure. Il n’est pas fait pour devenir réel, au contraire, il doit réanimer le désir d’une manière constante. Si le fantasme devient réalité, l’amour est foutu, vaincu. Dans la réalité il ne serait plus qu’un pastiche de l’Amour.

Lacan rappelle que : « La femme, malgré sa réputation de dissimulation, ne se contente pas de faux semblants ». Elle est rapidement plus exigeante. La virtualité chez la femme n’a pas le même sens ni la même durée que chez l’homme, sauf exception. Pour elle, le détour par le virtuel reste superficiel.  

Puis il y a l’homme, l’obsédé sexuel, ce matamore de la double vie, toujours comme une ombre derrière le dos de bobonne, des Grabat à gogo fournisseurs de sexe à la demande, champions incontestés des Messenger, WhatsApp et de tous les goulags de la parole la plus pauvre, la plus démunie, qui fleurit les forums de la décadence. Les psychiatres évoquent  « des manigances qui rappellent un vieux fond masturbatoire assorti d’un goût du secret et s’adressant à la mère de l’enfance ».Ces nouveaux misérables internalisés sont réduits à leur propre inconsistance, dans un monde inconsistant.

 « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas » disait Lacan. Cela résume la farce maléfique de la virtualité qui se traduit par un dialogue de sourds, une méconnaissance de l’autre voulue et entretenue pour garder un flou d’évitement afin de fuir la lourde responsabilité du réel. 

Les nouveaux misérables se multiplient dans nos sociétés en déconstruction permanente. Ce sont des naufragés, de l’Amour, et du rêve, dépressifs et déboussolés par la recherche compulsive d’un bonheur impossible à trouver dans la cour des miracles de la virtualité. Grabat rêvait d’un mariage d’amour, mais ce ne pouvait être qu’un mariage éphémère lié à l’impossibilité du rapport sexuel dans le réel.

Au-delà de la farce de la virtualité, il faut noter que ces liaisons revêtent un caractère souvent  dangereux. Le cyber amour est un espace instable, incohérent qui évolue dans l’errance. C’est le terreau le plus propice à la fragilité des sentiments, à la déchéance et à la souffrance profonde de l’homme. 

De cette rencontre Covidale virtuelle avec Grabat, Ovate à découvert un monde parallèle terrorisant, où tous les ingrédients guident les hommes vers l’addiction du faux. Il y eut des instants où Ovate se sentait attirée vers le fond par la force du tourbillon de ces milliers de mots qui n’avaient plus de sens, et qui se transformaient en onomatopées, en vulgarité, et en insanité. les mots résistaient lorsque l’Ovate cherchait à échapper aux toiles arachnéennes que la prison virtuelle et Grabat tentaient de tisser autour d’elle.  

A l’instant même où elle comprenait qu’elle pouvait devenir malgré elle un maillon de l’obscurité, Ovate mit fin en une seconde à la chaîne de l’esclavage virtuel qui ne demandait qu’à la happer. Après la découverte des nouveaux misérables, Ovate, assommée par autant de tohu-bohu, s’est définitivement éloignée de ce cybermonde d’anarchie, d’imbroglios, de sacs d’embrouilles, pour s’abandonner, aux émotions humaines, la tendresse, la douceur, l’Amour, la vraie vie, malgré les vagues, les  tempêtes, les tourments, les larmes, mais qui sont la vie, tonifiante, attrayante, séduisante, qu’elle ne changerait pour aucun Grabat.

Noir c’est noir…

Ovate

*Nietzsche

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article :

Facebook
Twitter
LinkedIn