Les nouveaux misérables (suite)

L’arnaque du Prince Charmant  

Chapitre XVIII

« Je t’embrasse. Je te prends dans mes bras, je te serre et je te regarde et je vois tes yeux dans cette photo qui me transperce l’âme. Je t’aime comme un adolescent, tu es la meilleure chose qui me soit arrivée depuis des décennies. Tu mérites? »

Tu mérites ?!

Décidément le pauvre Grabat ne sera  jamais le Prince Charmant que Perrault, Grimm, ou Shakespeare avaient vendu aux petites filles pendant des siècles. Au contraire, il incarnait l’anti prince, l’anti romance, l’anti amour. Grabat était un ancien scotché à ses lieux communs. Il était une contrefaçon de l’amour, celui qui sonnait le glas du Prince Charmant. Il vivait dans l’attente des absences de la Thénardier, son amour était un amour coupable, craintif, frileux. Chaque menace de la Thénardier devenait pour lui une punition insurmontable. Il l’épiait chaque jour, et décrivait à l’Ovate chacun de ses gestes.

Souvent, il abrégeait la conversation, en écrivant terrorisé : « Je ne suis plus seul ! je ne suis plus seul ! Sous contrôle ! ». Le pauvre vivait au rythme de la Thénardier, il avait besoin de cette femme pour le conduire le nourrir, le guider, lui qui avait fait le choix de finir tristement sa vie emmuré dans son grenier. L’Ovate secouait la tête et haussait les épaules en pensant qu’elle avait voulu faire de cet homme un Roméo.

C’est grâce aux faux princes comme Grabat, que les femmes ont compris que le Prince Charmant n’existe pas.  

«Un jour mon prince viendra

Comme toutes les petites filles, Ovate avait grandi avec la Belle au bois dormant, Cendrillon, Roméo et Juliette et le mythe du Prince Charmant, un idéal de perfection, un amour sans fêlures, qui avait fait miroiter le Grand Amour aux femmes qui y ont cru dur comme fer, à tel point que chaque femme porte en elle comme une hérédité, une part immuable du Prince Charmant. 

Il était une fois, un prince merveilleux, éblouissant et flamboyant, qui emportait la femme parfaite sur un  cheval blanc au pays du bonheur éternel. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, et c’est ainsi que naquit Madame Connasse…

Ces contes collent à la peau des femmes comme des tatouages indélébiles. Elles y pensent dans leurs moments de rêveries. Mais elles savent combien cette requête est vaine, et que les chimères dont on les avait bassinées chaque soir pour les endormir étaient fictives et fantaisistes. 

La théorie du Prince Charmant a été un argument romantique plus efficace que les lois anti féminines les plus drastiques. Les femmes auxquelles on a volé leurs droits et leur personne pendant des siècles, se sont soumises pacifiquement aux vrais princes et aux faux princes, sous le joug des sociétés qui en avaient fait des esclaves ménagères, maternelles et sexuelles. 

Leurs princes n’étaient pas plus charmants que l’enfoiré qui avait laissé sa belle moisir pendant cent ans, dans le bois dormant, paumée au milieu de tous les dangers, dans le capharnaüm d’une végétation sauvage, repoussante, nauséabonde et toxique, avant de décider qu’elle méritait enfin le baiser salvateur du macho qui la délivrerait de sa torpeur.

Dans les contes de fée, on tombait éperdument amoureux au premier regard, au 21e siècle, on tombe éperdument amoureux d’un fantôme comme Grabat dès le premier click en guise de regard. Dans les deux cas, il ne s’agit que de succédanés d’amour. Les femmes savent que les acteurs de cette bouffonnerie se résument à une gourde supposée être la femme parfaite, et à un mâle qui détient le pouvoir absolu et le monopole de la goujaterie.

Dans Cendrillon, le prince est un dictateur qui avait envoyé sa garde royale chercher de force toutes les filles du royaume, pour retrouver celle qui mériterait son amour. Mais avant de mériter la permission de roucouler auprès du prince, il fallait d’abord qu’elle réussisse avec brio l’épreuve imposée de la cérémonie de la pantoufle de vair.

Dans la vraie vie, les charentaises de Cendrillon ne font plus rêver les filles, et le mythe du Prince Charmant s’effondre en même temps que s’effondre le Mythe du Grand Amour,  dès le premier baiser d’un faux prince plus proche de E.T que des rêves dont on avait bourré le mou des petites filles.

Le faux prince n’a jamais été Marlon Brando, ou James Dean. C’est un personnage commun, sans atouts particuliers, sans surprises, fade comme un poulet bouilli. Les fées, les Princes Charmants, et les gourdes, ont incontestablement influencé la vision que les femmes ont eu de l’homme, de l’amour et du couple. Tout a été faussé dès lors qu’elles attendaient de l’amour une félicité éternelle.

Quelques sous-produits de princes ont eu la chance de rencontrer des poétesses et des rêveuses prêtes à leur offrir toutes les promesses des contes qui les habitaient, mais ils ne remplissaient pas les cases de l’homme idéal. Ils n’étaient jamais à la hauteur des désirs et des rêves des femmes qui les renvoyaient  à leur médiocrité.

Les contes de fées ne font plus rêver. Les femmes sont indépendantes et libres. Elles ont le pouvoir de choisir leur prince, de le garder, de le quitter, ou d’en trouver un autre. Il y a deux catégories de cendrillon : les madame connasse, qui ont assisté passivement à la descente aux enfers de leur propre vie sentimentale brisée par des similis Princes Charmants, et celles qui se sont battues pour se débarrasser du syndrome de Cendrillon, sans jamais renoncer jamais renoncé à leur liberté, 

Grabat ne faisait que des mots. Il s’était fabriqué un coup de foudre. Les  babillages de l’Ovate étaient à ses yeux funestes et maléfiques, ils l’obligeaient, il s’en servait pour mettre son amour à mort, comme il mettait à mort tout ce qu’il touchait.

Aujourd’hui Grimm, Perrault, Andersen et leurs comparses, croupiraient dans un cachot pour publicité mensongère ayant entraîné des croyances dangereuses et des conséquences désastreuses liées à l’invention du Prince Charmant.

« Un jour mon prince viendra… »

Ovate

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