Les nouveaux misérables (suite)

La feuille et l’otarie

Chapitre II 

Ce jour de mai était un jour de tendre chaleur, de douceur infinie, un jour idéal pour une immersion en forêt afin de célébrer le rituel de la feuille.
Au pied du tronc de l’arbre qu’elle avait choisi, Ovate avait cueilli une feuille assez large pour la plier précieusement en un minuscule triangle.
Du côté sud-ouest du tronc et de ses racines, elle creusait un trou d’une profondeur de 10 cm, à moins d’un mètre de l’arbre choisi. Dans le creux de ses petites mains, elle tenait le triangle miniaturisé et rabougri et lui chuchotait ses plus profonds secrets. Selon la croyance druide, la feuille se matérialise et mémorise nos secrets et nos souhaits. Puis, avec une allumette, elle brûla la feuille, et la laissa se consumer dans le trou à l’abri des curieux.

Après la cérémonie de la feuille, Ovate s’adossa sur le tronc de son arbre, à l’endroit que son ami le barde lui avait indiqué pour mieux communiquer avec les racines du tronc et le craquement des arbres. Les rayons de soleil s’infiltraient dans la forêt en se faufilant audacieusement à travers le feuillage des chênes chevelus. Dans l’ombrage de la foret qui symbolise l’introspection, Ovate fermait les yeux pour mieux entendre le chant des arbres. Tout était résonance, onde, émission, réception.  

A l’intérieur de cet espace infini et envoûtant, elle pouvait disposer des réserves inépuisables des dons de la forêt. Le bien aise qu’elle recevait comme une offrande de la nature lui permettait d’accéder à ses propres zones d’ombres pour mieux percevoir sa propre lumière.
Dans cette atmosphère veloutée, elle souriait à la forêt laissant son imagination flâner au fil des contes de son enfance.

Elle était tour à tour le petit poucet, cendrillon, la belle au bois dormant, mais elle revenait toujours vers le pauvre petit poucet qu’elle avait voulu tant de fois sauver des mains de l’ogre. Il lui faisait penser à cette étrange rencontre qui dura plusieurs mois en échanges virtuels proches de la démence, une rencontre qui l’avait poussée à se réfugier dans la forêt à l’abri de l’agitation du monde, pour mieux effacer le souvenir de cette période toxique.

Elle avait spontanément accepté sa demande d’ami, sans méfiance, puisqu’il disait être de « sa rue ». Un ami d’enfance en quelque sorte, aussi pur et innocent que l’enfance, dépourvu de vices cachés, comme le sont ou devraient l’être les amis d’enfance…
A son grand étonnement, il avait immédiatement dégainé tous les couplets de sa vie. Ses tourments, ses préjugés, sa smalah, son épouse ses geôliers, après lui avoir préalablement demandé, si elle avait les dents blanches et si elle savait faire à manger ! Sa demande en mariage virtuelle n’allait pas tarder !
Puis il passa sans modestie à l’exposition de ses biens. Ovate l’imaginait en King Kong se tapant le torse pour mieux faire entendre l’ampleur de sa fortune. Il vantait le voilier qu’il n’avait plus, à le lire il possédait l’Oosterschelde, puis il s’identifiait à une otarie perdue et malheureuse échouée sur la plage. Jamais il ne précisa s’il était une otarie des mers australes ou des mers pacifiques…
Puis il y alla de son texte apparemment bien rodé et prêt à servir, en y ajoutant ses ingrédients habituels : «Vous m’avez titillé le plexus »… Ovate pouffait de rire.
En moins de deux jours, planqué derrière le coin de son écran, Il s’embarquait avec elle pour une année dans île déserte. Ils traversaient le monde dans un rafiot qui n’existait plus, ils erraient sur les mers chaudes, les océans, les rives du Bénin. Ils s’étaient endormis sur la mer morte bercés par les ondulations de l’eau. Et selon ses fantasmes du jour, il était un marin viking, Sinbad le marin ou Éric Tabarly.
Pour elle, il avait même acheté la plus belle maison du bord de mer dans une île grecque, et un château en Espagne. Virtualité, Ô virtualité !
Au pied de son chêne, elle riait, en prenant la forêt à témoin. « Encore un chien perdu sans collier» répondaient les chênes qui se moquaient d’elle en agitant leur branches chevelues.

Ovate

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