JO de Pékin: jusqu’où ira notre lâcheté?

Tombe la neige
Tout est blanc de désespoir
Triste certitude
Le froid et l’absence
Cet odieux silence
Blanche solitude

Ainsi chantait Adamo. Ainsi psalmodient les thuriféraires de Xi Jinping. Ainsi prient les responsables des JO d’hiver en scrutant le ciel de Pékin. Ainsi skient et patinent les athlètes, otages de Jeux olympiques complices de l’inhumanité.

Rappelons-nous pourtant l’édito prémonitoire du Monde en juillet 2001 : « La dignité humaine est très largement bafouée (…) Du martyre infligé au Tibet, au sinistre Laogai, ce gai réseau de camps de travail où meurent à petit feu des centaines de bagnards, en passant par la répression féroce de toute dissidence, politique ou religieuse, le régime chinois se soucie comme d’une guigne du respect des droits de l’homme ou de la dignité humaine… »

 En 2022, au titre d’une sémantique woke aujourd’hui à la mode dans nos universités, s’ajoutent les « camps de professionnalisation » pour le peuple ouïgour, le manquement à la parole donnée à Hong Kong afin de mettre au pas pékinois ses habitants dévalisés de toutes libertés, et la menace latente de la mise à mort du peuple de Taïwan.

Qui s’en soucie? En tout cas pas le CIO lui aussi mis au garde à vous avec de belles promesses auxquelles d’ailleurs personne n’a jamais cru ! Preuve en est que la Chine a réussi à faire renouveler son mandat de membre du Conseil des droits de l’homme aux Nations unies. Par son impuissance tragi-comique, la politique étrangère de l’Europe en devient amorale : c’est moins déshonorant.

Droits de l’homme bafoués

Tout manager connaît l’aphorisme de Renhart Koselleck dans « Champ d’expérience et horizon d’attente » lorsqu’il s’agit de concevoir un événement : « Le vraisemblable d’un futur pronostiqué est tout d’abord déduit des données inhérentes au passé, qu’elles aient été élaborées scientifiquement ou non. » Il semble fort probable que les directeurs du CIO n’aiment pas lire. Et pourtant…

Les droits de l’homme bafoués sont une chose récurrente en Chine depuis l’arrivée des premiers JO dans le pays. Rien de nouveau : la recrudescence des arrestations, emprisonnements et incarcérations dans des camps (hors contrôle) visent à prévenir toute contestation naissante avant et durant les JO. Tout journaliste ou écrivain se doit de scruter l’horizon de cet événement empli de doutes et de pressentiments tant dans le domaine sportif que dans l’extra-sportif.

Déjà en 2008 (c’était hier), Hu Jia, dissident influent, écrivait dans un blog : « Si vous venez à Pékin pour les Jeux olympiques, vous verrez des gratte-ciel, de larges avenues, des installations sportives modernes et des habitants enthousiastes. Ce sera la réalité, mais seulement une partie, comme lorsque l’on regarde un iceberg. Vous ne savez peut-être pas que cet enthousiasme, ces sourires, cette harmonie sont basés sur l’injustice, les larmes, la torture, l’emprisonnement, le sang… » La voix dissidente de cet intellectuel chinois avait franchi le Rubicon en montrant la face cachée des JO, ressort essentiel de la propagande communiste. Il fut condamné à trois ans de prison.

L’embrasement du Tibet en 2008, après son annexion « pacifique », ont muté les JO en problème. Celui du génocide des Ouïgours fait de même pour les JO de 2022. Les camps pour les hommes et la stérilisation des femmes remplacent l’armée et les chars qui tirèrent sur la foule des Tibétains, toujours « pacifiquement » au nom du communisme. Si le Tibet fut le point de basculement qui propulsa la balance dans le côté réel  de la répression, le génocide organisé par Pékin dans le Xinjiang n’est pas un événement ontologique mais bien la preuve sanglante que la Chine bafoue les droits de l’homme. Cette occurrence cristallise la répression chinoise.

Pour le climat, on repassera

Écologie muette à la question : pourquoi le CIO a-t-il choisi une ville sans neige pour organiser les Jeux d’hiver ? Réponse technique : les épreuves de ski alpin se déroulent à Yanqing, à 75 km au nord-ouest de la capitale chinoise, au cœur d’une réserve naturelle, rabotée d’un bon quart de sa superficie pour l’occasion. Pour les deux semaines de jeux, 1,2 million de mètres cubes de neige artificielle ont été déversés sur les pistes. Magie des canons à neige, qui projettent dans l’air froid des gouttelettes d’eau pour fabriquer des flocons garantis sur facture.

Pour la médaille d’or climatique, on repassera. « Organiser des JO dans cette région est une aberration, c’est irresponsable. On pourrait aussi faire les JO sur la Lune ou sur Mars », dénonce la géographe Carmen de Jong, de l’Université de Strasbourg. « Pour pouvoir être sûr d’avoir de la neige naturelle pour les Jeux, il faudrait les organiser au Groenland. Après, on peut assumer complètement le côté artificiel et skier sur du plastique. » Ou sur du sable. A quand les premiers JO d’hiver dans le désert ? Le comité d’organisation du CIO a d’ailleurs promis “les Jeux les plus verts” de l’histoire olympique et un barnum olympique à impact écologique positif sur la planète dès 2030. On tremble d’un slalom olympique entre les baobabs du Zimbawe.

En revanche, silence radio chez les Verts. La raison en est qu’à l’intérieur, ils sont rouges.

Taqiyya à la sauce communiste

Les journalistes n’ont pas accès au public, composé de militants du PC chinois qui tiennent un discours aseptisé : typification de cette Chine antidémocratique et liberticide. En revanche, les dirigeants du CIO ont obtenu paraît-il la garantie que ces apparatchiks se plieraient aux règles universelles de liberté, incarnées par l’esprit olympique. Comment croire que cette promesse soit tenue quand on connaît les règles de sélection identiques pour devenir membres du CIO ou du PC chinois ?

La Chine a toujours la même réplique : elle argue du relativisme culturel pour relativiser… et cela fonctionne ! Ce langage cauteleux lui permet d’user le grand évènement des JO pour afficher une vérité plus présentable que la vérité. C’est la taqiyya islamiste à la sauce communiste pour l’intoxication idéologique du pouvoir de Xi Jinping. Son verbe haut et son parler fort, caractéristiques des autocrates adeptes de l’inflation verbale, lui ont permis d’avoir les JO, ces joyaux de la liberté par le sport. Ceux qui acceptent ce diktat ont peur des mots et surtout de l’action. L’Ukraine et Taïwan risquent de le comprendre à leurs dépens. Jusqu’où ira notre lâcheté ?

C’est ainsi que le CIO est en train de légitimer l’une des pires violations des droits de l’homme de tout le XXIe siècle et de souiller l’esprit des Jeux olympiques. Comme l’écrivait Arielle Thedrel dans le Figaro en 2008 : « Entre les émissions de CO2, les violations des droits de l’homme, le musellement des médias et accessoirement le dopage, le sport aux JO de Pékin serait-il devenu une incongruité ? « 

Lâcheté proverbiale occidentale

Excepté pour les dirigeants mondiaux et les médias étrangers « accrédités », les Jeux domestiques et domestiqués se dérouleront dans une « bulle Covid ». Selon le contrat entre Pékin et le CIO, l’environnement des Jeux est censé être libre et ouvert. Enfin, liberté concoctée à la sauce communiste! Le travail des journalistes est libre avec accès à Internet : droit de rassemblement et de protestation garanti mais interdiction aux Ouïgours d’accéder aux Jeux. Magie d’une absence officielle de discrimination ! Les droits humains dans cette bulle sont sains et saufs

Lâcheté proverbiale occidentale : les sponsors officiels parlent de soutien aux JO en général, ce qui leur permet de ne pas parler du drame humain vécu par les Ouïgours. Y aura-t-il un seul athlète qui osera se livrer à un geste symbolique sur le podium pour montrer qu’il est avant tout un être humain, digne de ce nom ? Il est inutile de parler d’honneur pour les pays qui s’y exhiberont.

Certes, ce n’est pas aux sportifs d’assumer le choix de Pékin. Pourtant, l’exemple du boycott de la préparation artistique de la cérémonie d’ouverture des jeux de 2008 par le cinéaste Steven Spielberg pour ne pas devenir le « Leni Riefensthal » de ces jeux prouve que le mot « morale » a encore un sens pour beaucoup de monde, à défaut du CIO.

Dans une suite du 16e étage de l’hôtel où le comité olympique chinois a établi ses locaux, la tenniswoman chinoise Peng Shuai, disparue depuis début novembre après avoir accusé de viol Zhang Gaoli, ancien vice-Premier ministre et ancien membre du Comité permanent du bureau politique du Parti communiste chinois, a évoqué « un énorme malentendu ». N’est-ce pas beau, le sport ?

Si les sportifs sont tenus à une certaine neutralité à cause de l’article 50 du CIO (très prudent?), je ne vois pas de raison pour ne pas prendre position comme journaliste si je veux encore pouvoir regarder les miens dans les yeux. Et rappeler cette vérité historique de Pierre de Coubertin: la « grandiose réussite des Jeux de Berlin en 1936 » a contribué à la « glorification du régime nazi », étape décisive dans la légitimation du régime hitlérien.

Devant ce désastre de l’hécatombe de nos valeurs, pouvons-nous encore nous prévaloir de transmettre aux générations futures ce bel héritage de l’humanisme, de la Renaissance et des Lumières qui nous rend si différents du reste du monde : je crie mon désespoir. Mais ne tombe pas la neige. Impassible manège Le ciel olympique reste noir…

Gérard Cardonne (Reporter Sans Frontières)

Partager cet article :

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur linkedin
LinkedIn