Publié en 1894, le livre de Léon Daudet, Les Morticoles est une charge féroce contre le monde médical, ses ambitions, ses rivalités et sa prétention à tout expliquer. Léon Daudet y imagine un pays, la Morticolie, où les médecins règnent en maîtres absolus. La maladie est une affaire d’État et les blouses blanches tiennent les rênes du pouvoir.
Le héros, Félix Canelon, découvre à son arrivée une société où l’autorité médicale s’étend à tous les aspects de l’existence. Soumis à des mesures sanitaires humiliantes, privé de ses affaires et séparé de ses compagnons, il comprend vite que la bonne santé n’est pas forcément un titre de séjour valable. Celui qui prétend ne pas être malade risque de passer pour un simulateur. Dans cette étrange contrée, mieux vaut avoir quelque chose qui cloche : cela prouve au moins qu’on a besoin des médecins.
Canelon tente de s’intégrer et envisage lui-même d’embrasser la profession, mais échoue à un examen. Il finit par travailler auprès de praticiens dont il découvre les rivalités, les intrigues et les appétits financiers. La petite aristocratie des blouses blanches se dispute les postes, les titres, les honneurs et la clientèle. Le malade, lui, n’a pas toujours la première place dans les préoccupations de ceux qui prétendent le soigner.
Le commerce de la peur Daudet s’en prend aussi aux praticiens qui entretiennent l’inquiétude de leurs patients, prescrivent des traitements coûteux et vantent des remèdes douteux. La science elle-même n’échappe pas à ses sarcasmes. À ses yeux, le scientisme a pris les allures d’une religion de remplacement, avec ses dogmes, ses grands prêtres et ses fidèles peu disposés à entendre la moindre objection.
Cette férocité n’est pas étrangère au parcours de l’auteur. Daudet avait étudié la médecine avant de renoncer à cette carrière, après avoir notamment échoué au concours de l’internat en 1891. Son roman porte la marque de cette expérience, mais aussi de son hostilité envers la Faculté. À sa parution, il suscite de vives réactions par ses caricatures, ses portraits à clef et ses attaques contre des personnalités du milieu médical.
Il faut distinguer la satire du document historique. Daudet exagère, déforme et règle des comptes personnels. Les Morticoles n’est pas une enquête impartiale sur la médecine du XIXe siècle. Elle vise le moment où le savoir devient un permis de commander, et où ceux qui détiennent l’autorité prétendent fixer eux-mêmes les limites de leur pouvoir.
Du Covid à la fin de vie
Pendant la crise du Covid-19, les décisions sanitaires ont affecté les libertés publiques. Le passe sanitaire, puis le passe vaccinal, ont conditionné l’accès à certains lieux à la présentation d’un justificatif. La nécessité de protéger les personnes vulnérables s’est alors heurtée à des interrogations sur la proportionnalité des restrictions, leur durée et le contrôle démocratique des décisions prises au nom de la santé publique.
Le débat sur la fin de vie pose une autre question. La loi du 18 août 2026 relative au droit à l’aide à mourir autorise, sous cinq conditions cumulatives et dans un cadre légal défini, l’accès à une substance létale. Celle-ci peut être administrée par un médecin ou un infirmier lorsque la personne n’est physiquement pas en mesure de se l’administrer elle-même. Le sujet n’est plus la restriction des déplacements ou des activités au nom de la santé collective, mais l’autonomie d’une personne confrontée à une maladie grave et à la perspective de sa propre mort.
Daudet avait imaginé des médecins persuadés que leur savoir leur donnait tous les droits.
Les Morticoles nous rappellent que la médecine doit rester au service de l’homme, que l’homme ne doit jamais devenir le sujet de la médecine. Daudet se moquait des médecins qui se prennent encore pour des dieux. Plus d’un siècle après, la blouse blanche n’a toujours pas été vaccinée contre le péché d’orgueil.