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Les hommes qui portent des chemisettes à manches courtes

Surtout quand elles sont rose saumon. Je ne supporte pas les hommes qui portent des chemisettes à manches courtes. Surtout quand elles sont rose saumon. Encore moins quand ils sont agents immobiliers. Lui, il me saoule particulièrement. Ça fait une demi-heure qu’il me parle de l’état du marché, de la superficie, du potentiel de rénovation, etc. J’ai beau lui expliquer que la maison n’est pas à moi, que je rends juste service en gardant les clés pour les visites, il me tient la jambe et me fait miroiter des plus-values dont je ne verrai jamais la couleur puisque JE NE SUIS PAS LA PROPRIÉTAIRE BORDEL ! 

Il s’en fout, il continue. Inarrêtable, le mec. Je pense que chez Century 21, ils emploient des robots. Je pourrais me mettre à baver, à faire tourner ma tête à 360 ° et à m’élever au plafond, comme dans l’exorciste, il continuerait à me parler investissement et taux d’intérêt. 

Et puis, d’un coup, plus rien.

Sa phrase reste suspendue, coupée net au milieu d’un mot. Son regard a glissé par-dessus mon épaule, quelque part derrière moi, dans le jardin. Il a l’air émerveillé… Au bout de quelques longues secondes, il me dit : « vous avez vu ? C’est un Rougequeue à front blanc. Magnifique. C’est rare d’en voir un d’aussi près, surtout en cette saison ». 

Non je n’ai rien vu, à part son visage s’illuminer. Il me sourit. « J’adore ça, les oiseaux ». 

En 30 secondes, par la grâce d’un piaf qui vient de s’envoler, cet homme existe. 

Un quart d’heure plus tard, l’expert arrive pour faire les diagnostics techniques énergétiques. L’experte plutôt. Austère semble un mot inventé pour elle. Christine Lagarde, à côté, c’est Afida Turner. Tailleurs, cheveux, mallette, regard, teint, expression… il n’y a pas grand-chose qui ne soit pas gris, chez cette femme. Je la suis comme un toutou à travers les pièces et tente une ou deux plaisanteries auxquelles elle ne prend même pas la peine de répondre. Elle m’informe d’un air sévère qu’on se dirige vers un classement énergétique en E. Je m’en fous, c’est pas ma baraque, tu peux bien la mettre en S si tu veux. S comme sinistre.

Elle se penche pour prendre son cahier, une feuille tombe. Je fayotte et je la lui ramasse. C’est un dessin d’enfant. Ça représente une sirène, à la queue recouverte de paillettes multicolores, qui nage dans la mer et tend quelque chose de rond à un gros poisson qui s’exclame, grâce à une bulle qui s’échappe de sa bouche : « merci c’est très gentil ! » L’experte énergétique a l’air toute gênée en récupérant la feuille. C’est mon petit-fils, m’explique-t-elle. Il habite en Martinique. Cet été j’ai fait de la plongée sous-marine, alors il m’a dessiné en sirène, en train de donner un cookie à un poisson. Je fais très bien les cookies aussi. Je ne le vois pas souvent, il me manque beaucoup, conclue-t-elle. Elle se baisse pour ranger la feuille. Quand elle se redresse, ses joues sont toutes roses et ses yeux brillent.

En 30 secondes, par la grâce d’une sirène pailletée glissée par une petite main dans une mallette, j’ai envie de faire un câlin à Christine Lagarde. 

Les gens sont souvent chiants. Jusqu’à ce qu’un oiseau ou un dessin d’enfant leur passe devant les yeux. 

PS :  Si vous cherchez une maison à acheter, j’en connais une à vendre. Mais je vous préviens, le bilan de performance énergétique n’est pas terrible.

Nathalie Bianco

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