Qu’est-ce qu’une vie bonne pour un homme qui sait qu’il est mortel ? La question est ancienne, mais elle demeure intacte. Nous savons que nous vieillirons, que nous perdrons des êtres chers, que nous ne réaliserons pas tous nos rêves. Pourtant, nous continuons à aimer, construire, transmettre, espérer. Peut-être est-ce là que commence la philosophie : non dans le désir de vaincre la mort, mais dans la question de savoir comment vivre lorsque notre temps est limité.
Chez Homère, une première réponse apparaît avec Ulysse. Après la guerre, les tempêtes et les années d’errance, il ne désire plus qu’une chose : rentrer à Ithaque, auprès de Pénélope et de Télémaque. Plus il s’éloigne, plus Ithaque devient précieuse. Ulysse est l’homme du retour : le vaste monde ne vaut pas nécessairement le lieu où l’on est attendu.
Ce désir prend toute sa profondeur lorsque Calypso lui offre l’immortalité : rester jeune, échapper au vieillissement, à la perte et à la fin. Pourtant, Ulysse refuse. Il préfère Pénélope à une déesse immortelle, son fils à une existence infinie, la petite Ithaque à l’illimité.
Ce choix contient une intuition essentielle : la valeur de la vie dépend peut-être moins de sa durée que de la forme que nous lui donnons. Si le temps était infini, rien ne serait vraiment urgent : nous pourrions aimer, pardonner ou commencer demain. C’est parce que notre temps est limité que nos choix prennent du poids. Nous ne pouvons suivre tous les chemins ni vivre toutes les vies. Ulysse ne veut pas toutes les femmes ; il veut Pénélope. Il ne veut pas toutes les terres ; il veut Ithaque. Il choisit ce qui est irremplaçable.
Face à lui se tient Abraham. Là où Ulysse veut revenir, Abraham reçoit l’ordre de partir : « Va-t’en de ton pays, de ta patrie et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai. » Ulysse connaît sa destination ; Abraham part sans savoir pleinement où il va. Ulysse avance sous la conduite de la mémoire ; Abraham sous celle de la promesse. Le premier traverse l’inconnu pour retrouver le familier ; le second quitte le familier afin que le nouveau puisse advenir.
Ulysse semble nous dire : n’oublie pas qui tu es. Abraham nous dit : n’aie pas peur de découvrir qui tu peux encore devenir.
Emmanuel Levinas a vu dans cette opposition davantage qu’une différence entre deux récits anciens. Ulysse peut représenter le mouvement par lequel l’homme part vers le monde, rencontre l’étranger, apprend, découvre, puis revient à lui-même. Le voyage l’enrichit, mais le cercle se referme. Abraham incarne au contraire une sortie vers ce qui n’est pas soi, vers l’autre, sans garantie de retour à l’identité ancienne.
Cette idée rejoint le cœur de la pensée de Levinas. Autrui ne peut être réduit à mes besoins ou à mes intérêts. Son visage me rappelle que je ne suis pas le centre de toute chose et que mon existence implique une responsabilité. Une vie bonne ne peut donc se mesurer seulement au bonheur personnel : elle doit aussi reconnaître la dignité de l’autre.
Mais il serait trop simple d’opposer Abraham à Ulysse. L’être humain a aussi besoin d’un foyer, d’une langue, d’une mémoire, d’une famille, de lieux où il n’est pas étranger. Celui qui ne cesse de partir et de se réinventer peut perdre toute continuité avec lui-même. Tous les départs ne sont pas courageux : certains sont des fuites. Ulysse nous rappelle ainsi que revenir exige parfois autant de courage que partir.
Mais le foyer comporte lui aussi un danger. La maison qui protège peut devenir une prison. La racine qui nourrit peut devenir une chaîne. La mémoire qui donne une identité peut se transformer en nostalgie, et la fidélité peut parfois dissimuler la peur de changer. C’est alors qu’il faut réentendre l’appel adressé à Abraham : « Va-t’en. Ce « va-t’en » ne désigne pas seulement un voyage géographique. Il peut devenir une exigence intérieure : quitte ce qui t’enferme, sors de l’habitude devenue stérile, ose devenir autre sans cesser d’être toi-même.
Rony Akrich