Le monde moderne n’est décidément pas conçu pour les générations de plus de 50 ans. On nous explique pourtant que tout est devenu plus simple, plus rapide, plus intuitif. C’est probablement vrai. Il suffit simplement de comprendre comment.
Car depuis quelques années, les gestes les plus élémentaires de la vie quotidienne se sont transformés en épreuves dont personne n’avait demandé l’invention. Ouvrir un paquet, lire une étiquette, prendre rendez-vous, commander au restaurant, monter dans un avion ou simplement regarder la télévision : à chaque étape, la technologie est là pour nous aider. Et elle y parvient si bien qu’on finit parfois par regretter l’époque où les choses étaient compliquées de manière beaucoup plus simple.
Prenez les emballages
Ouvrir un paquet de chips qui refuse obstinément de s’ouvrir peut désormais nécessiter une technique particulière, un couteau et parfois l’intervention d’un proche. Le pot de confiture n’est pas davantage coopératif. Autrefois, il suffisait d’exercer un peu de force. Aujourd’hui, le couvercle semble avoir été vissé par un ingénieur de la NASA avec la ferme intention de protéger son contenu jusqu’à la fin des temps.
Combien de pots, de bocaux et de boîtes sont ainsi condamnés à finir au fond d’une armoire, non parce qu’ils sont vides, mais parce que leur propriétaire n’a plus accès à ce qu’il a acheté ?
Et lorsque, par miracle, on parvient à ouvrir l’emballage, reste encore à savoir ce que l’on vient de manger.
Avez-vous déjà essayé de lire la composition de certains produits alimentaires ? Avec lunettes, sans lunettes, de près, de loin, à la lumière du jour avec une loupe. À croire que la liste des ingrédients est soumise au secret-défense.
Il y a aussi les bouchons des bouteilles en plastique, cette merveille de l’innovation européenne. Ils sont désormais attachés à la bouteille pour éviter de se perdre. Mais ils ont parfois acquis une telle personnalité qu’ils semblent surtout décidés à empêcher qu’on boive tranquillement. Il faut les tordre, les retenir, les écarter, puis essayer de verser sans que le bouchon ne vienne cogner contre le nez ou dévier le filet d’eau. Le progrès est parfois une étrange discipline sportive.
Et le QR code !
Au restaurant, le menu a disparu. Il faut désormais photographier un petit carré noir et blanc avec son téléphone pour découvrir ce que l’on peut manger. Si vous n’avez pas de smartphone, si la batterie est vide, si vous ne savez pas scanner le fameux code ou si vous avez simplement envie de lire un menu comme autrefois, tant pis pour vous. Vous êtes officiellement devenu incompatible avec le déjeuner.
La même logique s’est installée partout
Vous voulez prendre rendez-vous avec un professionnel de santé ? Vous appelez.
« Si vous êtes malade, tapez 1.
Vous cherchez une information ? Tapez 2.
Vous voulez parler à un être humain ? Tapez 5… »
Vous tapez donc 5 avec l’espoir encore raisonnable d’entendre une voix humaine. Dix minutes plus tard, après avoir subi une musique d’attente conçue pour tester votre résistance psychologique, quelqu’un décroche enfin. Vous pensez avoir atteint le but.
Erreur !
Votre interlocuteur va d’abord vous demander pourquoi vous appelez, puis vérifier si vous êtes bien au bon endroit, avant de vous transférer vers un autre service. Vous aviez appelé pour obtenir un rendez-vous, vous voilà engagé dans un parcours administratif dont vous ne connaissez ni le début ni la fin.
L’aéroport n’est pas en reste. Vous prenez l’avion ? Vous vous présentez devant une machine. La machine vous demande quelque chose. Vous cherchez où mettre votre passeport. Elle vous demande de vous placer correctement. Puis vient l’enregistrement des bagages, confié à une autre machine. Vous déposez votre valise, vous attendez qu’elle soit acceptée, vous récupérez votre reçu et vous vous demandez à quel moment quelqu’un a décidé que voyager devait ressembler à une mission dans un laboratoire automatisé.
Tout cela est évidemment présenté comme une simplification
Kafka lui-même aurait probablement apprécié le spectacle. Il aurait peut-être même ajouté quelques chapitres.
Et lorsque vous avez enfin réussi à rentrer chez vous, épuisé par cette succession de machines, de codes, de mots de passe et d’instructions, vous allumez la télévision.
Une nouvelle épreuve vous attend. Le son est trop fort. Vous baissez le son. Vous n’entendez plus rien. Vous remontez le son. Les voix sont toujours incompréhensibles, tandis que la musique vous donne l’impression d’être assis au premier rang d’un concert de rock.
Vous cherchez alors à contacter votre opérateur
« Pour une information, tapez 1. Pour une question technique, tapez 2. Pour modifier votre contrat, tapez 3… »
Vous tapez donc ce qu’on vous demande. Puis vous recommencez. Puis vous êtes transféré. Puis vous attendez.
Et, au bout d’une demi-heure, miracle : un être humain ! Vous vous dites que tout va enfin s’arranger, et c’est là qu’il vous demande un code.
Quel code ? Celui qui figure sur l’appareil.
Vous regardez l’appareil.
Il y a effectivement un code. Enfin, probablement. Parce qu’il est écrit en caractères minuscules, quelque part derrière l’appareil, à un endroit que vous ne pouvez atteindre qu’en vous contorsionnant.
Vous le cherchez. Vous le trouvez. Vous le dictez.
« Non, monsieur, ce n’est pas celui-là. »
À cet instant précis, une pensée peu charitable vous traverse l’esprit : lancer l’appareil à la tête de votre interlocuteur.
Après tout, ce n’est pas sa faute. Il applique simplement une procédure conçue par des gens qui n’auront jamais à vivre avec elle.
Et pendant que vous tentez désespérément de résoudre votre problème, la télévision diffuse justement une publicité pour votre opérateur.
On y voit une famille heureuse dans une maison magnifique. Tout fonctionne parfaitement. Le réseau est merveilleux. Les enfants sourient. Les parents sourient. Le téléviseur sourit. Internet sourit, et personne ne cherche un code à douze chiffres.
On comprend alors que la publicité ne montre pas le même opérateur. Celui de la publicité vit dans un monde parallèle.
Le nôtre, en revanche, est devenu une gigantesque chasse au trésor numérique dans laquelle chaque objet possède son mot de passe, chaque service son application, chaque démarche son identifiant et chaque problème son serveur vocal.
Et le plus extraordinaire est que tout cela est censé nous faire gagner du temps.
Il fut un temps où l’on allait au restaurant et où l’on vous donnait un menu. On voulait un rendez-vous, on appelait quelqu’un. On prenait l’avion, quelqu’un enregistrait votre billet et votre bagage. On voulait regarder la télévision, on tournait un bouton.
C’était probablement archaïque. Mais au moins, ça marchait.
Aujourd’hui, nous avons des objets intelligents, des maisons intelligentes, des téléphones intelligents et des machines intelligentes. Il ne manque plus qu’une chose : que quelqu’un pense à rendre la vie un peu plus intelligente.
En attendant, si vous avez plus de 50 ans, gardez précieusement un ouvre-bocal, une loupe et beaucoup de patience.
Et surtout, ne perdez jamais votre téléphone.
Vous en aurez besoin pour demander de l’aide afin de retrouver le mot de passe qui vous permettra d’accéder à l’application qui vous expliquera comment ouvrir le pot de confiture.
Chanoine