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Le second tour ne se calcule pas, il s’incarne

Les Chroniques de Patrick Pilcer

Les extrêmes ont déjà leur visage. Le camp républicain, lui, en est encore réduit à la calculatrice.

À chaque sondage, les stratèges additionnent les pourcentages, déplacent les candidatures et imaginent des reports de voix aussi dociles que des colonnes de chiffres. Pourtant, une présidentielle ne se gagne pas sur un tableur. Les électeurs ne votent pas pour un périmètre politique ; ils votent pour une personne capable de donner une voix à leurs colères, un visage à leurs espérances et une direction à leur pays.

Les dernières enquêtes confirment la domination de Marine Le Pen, la solidité de Jean-Luc Mélenchon à gauche et la fragilité d’un bloc central dont les scores se dispersent dès que plusieurs prétendants se présentent. Édouard Philippe voit son score s’éroder mais demeure encore le mieux placé dans cet espace ; il cesse cependant d’être une évidence et partage le terrain avec Gabriel Attal et Bruno Retailleau ; aucun des trois n’a créé l’engouement. Force est de constater qu’il n’y a aucune envie véritable dans le pays pour une candidature Philippe, Attal ou Retailleau. De son côté, Raphaël Glucksmann peine lui à créer une dynamique.

L’extrême gauche a trouvé son « candidat des tours » avec Jean-Luc Mélenchon. Il faut dire que, dans ce mouvement néo-fasciste où le chef tient trop souvent lieu de ligne et de méthode, la concurrence respire mal. L’extrême droite a choisi son « candidat des bourgs » avec Le Pen fille. Là encore, nul besoin de débat : le parti a sa cheffe et, avec Jordan Bardella, son dauphin de remplacement.

Les extrêmes ont réglé depuis longtemps leur question de l’incarnation. Le camp républicain, lui, continue de discuter du casting, parce qu’aucun des candidats déjà en lice ne s’impose véritablement.

La calculatrice raconte bien sûr une histoire rassurante. Il suffirait d’additionner la droite et le centre pour accéder au second tour, puis de réunir les électeurs attachés « radicalement » à la République pour gagner.

Pourtant, le problème n’est pas arithmétique : si on somme les intentions de vote de la Droite et du Centre, le score obtenu devrait garantir une place au second tour. Et à ce second tour, la somme des voix des « vrais Républicains des deux bords » devrait permettre de gagner l’élection. Les électeurs ne sont ni des décimales ni des parts de marché. Les intentions de vote s’additionnent peut-être ; la confiance, elle, ne se transfère pas. Une coalition additionne des forces. Une incarnation crée une adhésion.

Le problème de la droite et du centre n’est donc pas qu’ils manquent de voix. C’est qu’ils n’ont pas encore trouvé leur voix. Aucun des candidats déjà en lice n’a réussi à créer une envie autour de leur candidature.

Une incarnation politique ne se résume ni à la notoriété, ni aux passages répétés à la télévision, ni aux analyses des « politologues ». Elle naît de la rencontre entre une personnalité, un moment historique et une promesse collective. Elle suppose qu’une biographie rende une parole crédible, qu’un caractère paraisse à la hauteur de l’épreuve et qu’un pays puisse se reconnaître dans une personne.

La Vème République n’élit pas un programme, elle choisit une manière de tenir lorsque tout vacille.

À gauche, François Hollande semble mieux incarner le camp républicain que ceux qui prétendent aujourd’hui le diriger. Il porte certes le poids de son quinquennat et des déceptions qu’il a suscitées. Mais il possède aussi ce que les communicants ne fabriquent pas : l’expérience de l’État, la densité présidentielle, la capacité de parler à cette gauche de gouvernement qui refuse à la fois l’impuissance économique, le sectarisme et les dérives de LFI. Et, disons-le clairement, il a bien plus de talent que tous les autres à gauche.

Une partie des électeurs de gauche se tourne vers Mélenchon moins par adhésion que faute d’une incarnation plus crédible. Hollande peut les faire revenir dans le camp républicain. 

À droite et au centre, l’héritage Macron pèse bien plus lourd qu’on ne veut l’admettre. Avoir gouverné n’est pas une faute. Refuser de rendre compte de ce que l’on a fait en est une.

Édouard Philippe, Gabriel Attal et Bruno Retailleau portent, à des degrés différents, une part du bilan de ces années. Ils ne pourront pas demander aux Français d’oublier ce qu’ils ont approuvé hier pour croire ce qu’ils promettent aujourd’hui. il faut être aveugle pour penser que le lourd héritage d’Emmanuel Macron n’aura aucun impact. Avoir été pendant longtemps son premier ministre ou son ministre sera un fardeau trop lourd à porter, quelles que soient les qualités éventuelles d’un candidat. Proposer aux Français de voter pour Philippe, Attal ou Retailleau, c’est garantir la victoire de Le Pen fille, voire d’avoir un second tour Mélenchon Le Pen, et repartir groggy, en lambeaux aux élections législatives qui suivront.

Le candidat capable de réunir la droite et le centre devra être expérimenté sans être confondu avec la continuité macroniste. Il devra assumer l’autorité sans brutalité, la réforme sans mépris, le travail sans abandonner la solidarité, la maîtrise de l’immigration sans céder à la fièvre identitaire.

Il devra surtout connaître la France autrement que par ses statistiques ou en faisant le pitre dans une baraque à frites.

C’est pourquoi je crois que Xavier Bertrand mérite d’être regardé autrement. Il peut être l’homme de la situation.

Il appartient à une tradition que la droite française a presque oubliée : sociale avec Philippe Séguin, concrète avec Jean-Louis Borloo, territoriale avec Jacques Chirac. Il incarne mieux que d’autres la France des Territoires, il est capable de réunir au-delà des différences, réunir ce qui est encore épars. Xavier Bertrand, bien plus que les candidats actuels, peut parler aux cœurs des Français, en leur proposant une gouvernance régénérée, alliant régalien et justice sociale. Xavier Bertrand est le mieux placé pour adresser les doléances des Français : pouvoir d’achat, santé, sécurité, immigration, restauration de la place de la France, participation au Progrès, à l’amélioration de l’Homme et de la Société, etc… Non seulement pour leur proposer tout cela mais pour réussir, avec des résultats que chacun pourra constater dans sa vie quotidienne !

Son ancrage dans les Hauts-de-France lui permet de parler à la France des usines comme à celle des services, aux habitants des « tours » comme à ceux des « bourgs ». Il peut porter cette synthèse devenue rare entre l’autorité républicaine et la justice sociale, entre la valeur du travail et la protection de ceux que la mondialisation a laissés au bord du chemin.

Xavier Bertrand n’a pas encore confirmé qu’il serait candidat, mais il y a déjà une envie des Français pour une candidature comme la sienne. Il doit désormais prouver qu’il ne sera pas un candidat de plus, mais le candidat pour gagner.

« Le mur n’est pas une fatalité », comme je le disais dans mon dernier livre. Mais nous ne l’éviterons pas en additionnant les fragments d’un camp épuisé, ni en demandant une fois encore aux Français de voter contre ce qu’ils redoutent.

Le barrage n’est plus un projet, et une digue ne sera jamais un horizon.

La France n’a pas besoin d’un candidat qui renverse la table et casse la vaisselle pour prouver sa colère. Elle a besoin d’un candidat qui sache inviter à s’asseoir, ensemble, la France des tours et celle des bourgs, à partager droits et devoirs, à partager la sueur de l’effort et la récompense du travail accompli.

Les voix peuvent s’additionner. La confiance, elle, doit se conquérir et s’incarner.

Car la France n’est pas une somme. Elle est un peuple qui cherche encore en qui se reconnaître.

Patrick Pilcer

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