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Tout ce que tu désires

Au Zinc des Chênes, en ce mois de mars de l’An 82 avant notre ère, l’air est chargé d’odeurs de bois humide, de cervoise tiède et de récits oubliés. 

La lumière, filtrée par les volets disjoints, dessine des cercles pâles sur le comptoir usé par le temps.

Brennos, le barde Tavernier, s’affaire derrière son zinc avec une rigueur presque rituelle. Son chiffon décrit des mouvements circulaires, lents et précis, comme s’il cherche moins à nettoyer son zinc qu’à en révéler une vérité cachée. 

À chaque geste, le comptoir gagne en éclat, et lui s’enfonce davantage dans ses pensées.

Une phrase tourne en lui, obstinée, insaisissable :
« Tout ce que tu désires ».

Il s’arrête un instant, observe le reflet tremblant de la lumière sur le bois, puis reprend plus lentement encore.
« Tout ce que tu désires… » murmure-t-il.
« Mais que désire-t-on vraiment ? »

La porte grince.

Lauranius Dolcinum entre, secouant la poussière du voyage de ses épaules. Son regard curieux balaye la pièce avant de se poser sur Brennos.

– Tu t’es perdu, Lauranius ? lance Brennos sans lever les yeux.

– Non…dit-il avec un léger sourire. Daniellus m’a tant parlé de cet endroit que ma curiosité a pris le pas sur ma route. Je voulais voir de mes propres yeux et rencontrer celui dont les histoires font voyager sans qu’il ne quitte son banc.

Brennos esquisse un sourire, sert deux cervoises ambrées, puis reprend son manège silencieux.

Lauranius goûte la boisson, hoche la tête en signe d’approbation, puis observe son hôte.

  • Tu sembles ailleurs, Brennos. Comme si ton esprit suit un chemin que tes pieds refusent encore.

Brennos s’arrête, pose le chiffon.

  • Une pensée me poursuit. Une simple phrase… mais elle ouvre un gouffre.
    « Tout ce que tu désires. » C’est vaste, trop vaste peut-être.

Lauranius penche légèrement la tête.

– Vaste, oui, mais aussi trompeur. Car désirer, est-ce choisir ? Ou subir ?

Brennos fronce les sourcils.

Lauranius explique :  

– Nous croyons désirer librement. Mais combien de ces désirs sont les nôtres ? 

Combien nous ont été soufflés par la peur, par l’envie, par le manque ?

Brennos reprend son chiffon, son geste a perdu sa régularité.

– Alors tu dis que nos désirs ne nous appartiennent pas ?

– Je dis qu’ils nous traversent. Certains viennent de notre essence, d’autres de nos blessures.

Un silence s’installe, dense mais paisible.

– Et si, dit Brennos lentement, le problème n’est pas de désirer, mais de ne pas savoir reconnaître ce qui mérite d’être désiré ?

Lauranius sourit.

-Voilà une pensée plus fertile. Peut-être que le vrai travail sur soi n’est pas de poursuivre nos désirs, mais de les apprivoiser.

– Comme on apprivoise une chanson, murmure Brennos. On ne la force pas, on l’écoute, on la comprend, et alors seulement, on la chante juste.

Lauranius lève sa chope.

– À ceux qui apprennent à écouter avec cette notion d’apprivoiser !

Brennos lève la sienne.

– Et à ceux qui acceptent de ne pas tout vouloir juste désirer.

Le zinc brille désormais d’un éclat doux, presque vivant.

Brennos a repris son chiffon, mais cette fois, son geste n’est plus une lutte. C’est un accord.

Et dans un coin de son esprit, la phrase a changé.

Non plus Tout ce que tu désires…
Mais :
Désire ce qui te rend juste.

Voilà une belle définition, conclut Lauranius 

Le barde du Torchis.

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