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Le Jazz est mort

La chaine TV 4 diffusait le 15 juin les « Victoires du Jazz 2026 », un programme de presque deux heures qui n’a de jazz que le nom. Nous avons eu droit à un grand orchestre de studio et à des artistes, certes de bons musiciens, qui se sont exprimés dans des styles for éloignés de la musique afro-américaine : des compositions classiques au violoncelle, de la musique « couscous » et même de l’accordéon. Après 40 minutes de patience, il était temps d’éteindre le petit écran. On peut faire le même constat avec la programmation des festivals de jazz dominée par ce que l’on appelle aujourd’hui la musique du monde. Dans le commerce vendre au produit pour ce qu’il n’est pas est une tromperie sur marchandise répréhensible par la loi.

La spécificité du jazz se définit par trois critères essentiels : le rythme et la syncope c.à.d. le swing – l’interprétation toujours personnelle d’une mélodie et son enrichissement harmonique – l’improvisation, qui offre une grande liberté d’expression malgré ses contraintes. Body And Soul est un exemple type de ce renouveau constant. Il suffit de comparer trois versions de cette mélodie : Louis Armstrong 1930, Coleman Hawkins 1939, John Coltrane 1961. 

  Oui, le jazz est bien mort vers 1985, n’en déplaise à certains dont la culture musicale ne débute qu’à partir du mouvement hard -bop des années 1950 et qui confondent variété internationale avec le jazz authentique. Divers facteurs ont contribué à son déclin :

Le monde du spectacle fut pendant plus d’un demi-siècle la seule perspective d’avenir des Noirs américains. Dans les années 20 Fletcher Henderson se vit refuser un poste d’enseignant en chimie malgré son doctorat et devint un grand chef d’orchestre. Des virtuoses comme le clarinettiste Buster Bailey ou Art Tatum n’eurent pas la possibilité de se produire sur les scènes de la musique classique. Le public blanc ne les aurait jamais acceptés interprétant Bach ou Mozart. 

Les Noirs n’occupaient que des emplois subalternes. Quant aux rares diplômés, ils exerçaient, confinés dans leur quartier, pour leur communauté. Avec le temps, la ségrégation a commencé à s’adoucir et les professions jusque-là réservées aux Blancs se sont ouvertes aux gens de couleur. Peu choisiront désormais le métier précaire de comédien, danseur ou musicien.    

Le nouveau style Be-Bop des années 40 marque une rupture. Il se danse difficilement en raison des cassures de rythme et ses dissonances heurtent l’auditoire conservateur. Le jazz quitte les dancings pour des clubs où les initiés, assis bien sagement, assistent aux prestations. Ce sera la guerre des clans : les « figues moisies contre les modernistes ».  En 1948 Miles Davis blanchit sa musique et enregistre l’année suivante les fameux disques Birth Of The Cool. Cette tentative d’amalgame entre le jazz et la musique classique, que l’on appelle Le troisième courant, connaîtra l’échec. Son nontette au Royal Roost, sera déprogrammé en raison de la désaffection du public. 

La jeunesse se tourne vers le rock, une musique blanche festive issue du Rhythm and Blues noir, qui inonde les antennes radio. Ironie du sort, Elvis Presley, son roi dans les années 50, connait le succès en puisant dans le répertoire des chanteurs de blues et en copiant les attitudes scéniques d’un chanteur noir Tony Bradshaw.

Le jazz n’est plus à la mode. Les gangsters, qui investissaient d’énormes sommes dans les boîtes de nuit, cabarets, night-clubs ferment leurs établissements peu rentables. Beaucoup de musiciens sont au chômage. Certains abandonneront la musique, d’autres émigreront en Europe au début des années 60. 

Son évolution reste surtout harmonique. Le jazz n’est plus tonal, chromatique. L’improvisation se construit sur les gammes pentatoniques et les modes, Locrien, Dorien, Lydien…. Pour simplifier Miles Davis joue en Do majeur sur l’accord de base Ré m7 dans So What. Miles et John Coltrane en seront les pionniers. L’autre révolution est le Free Jazz, la liberté de jouer sans structure. Son précurseur Ornette Coleman introduit l’anarchie dans une musique qui avait ses règles. Le jazz n’est plus populaire et disparaît des émissions radio et télévision. 

On assiste depuis peu à un regain d’intérêt bien tardif pour le jazz, en particulier celui des jeunes musiciens, qui le découvrent au conservatoire. Ils sont bien meilleurs techniciens que leurs aînés mais, et c’est le cas dans d’autres domaines, la culture leur fait défaut.  Il y a quelques jours, un saxophoniste ténor confirmé, prenait comme référence la récente version de Jumpin’ at The Woodside interprétée par Wynton Marsalis au lieu de choisir l’original de son créateur, Count Basie en 1938. C’est un peu comme citer Edouard Nab sans connaître Céline.

Le solo ne s’enseigne pas et les relevés d’improvisation des disques ne permettront jamais d’acquérir la continuité du discours. Un solo se construit comme une histoire avec des chapitres et une conclusion. Le musicien en 2026 ne surprend plus, n’émeut plus. La technique a remplacé l’inspiration. La musique présentée aujourd’hui comme jazz n’est qu’un ersatz de cet art musical du passé.

Cette musique, dite moderne et qualifiée d’intellectuelle par beaucoup d’amateurs, s’adresse désormais aux mélomanes qui écoutent et non à ceux qui entendent. Sa compréhension nécessite une attention, un effort que peu d’amateurs feront. Le jazz a épuisé tous les apports extérieurs. Il a cessé d’être créatif dans les années 80 et aura vécu près d’un siècle, ce qui est déjà un exploit. Même si pour beaucoup la discothèque est un cimetière, elle reste le témoignage de cette musique de l’instant. 

Léon Terjanian

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