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Le prix du plein d’essence

Les chroniques de Patrick Pilcer

Versailles est un lieu étrange. C’est là que le Roi Soleil apprit jadis à l’Europe entière à penser sa puissance. C’est là que les souverains imposaient leur volonté. C’est là que plus tard les vainqueurs dessinaient les contours du monde.

Le 17 juin dernier, à Versailles, l’Occident, avec le gros stylo de Donald Trump, n’a cependant pas écrit l’Histoire. Il a juste tenté de gagner du temps.

Un mémorandum a bien été signé entre les États-Unis et la République islamique d’Iran afin de mettre un terme à plusieurs mois de conflit. Les diplomates ont salué un succès. Les marchés ont respiré. Les chancelleries ont retrouvé le sommeil. Le prix des carburants a enfin baissé.

Et pourtant.

Rarement un accord aura laissé autant le sentiment d’une défaite collective. Les Israéliens n’ont pas obtenu la disparition de la menace qui pèse sur eux depuis des décennies. Les Libanais n’ont pas été définitivement libérés de l’emprise du Hezbollah. Les Iraniens ne se sont pas débarrassés des mollahs ni des Gardiens de la Révolution.

Les Européens n’ont pas renforcé leur sécurité. Les Américains n’ont réglé aucun véritable problème. Ils ont tout juste repoussé les sujets brûlants qui menacent le monde entier. Certains disent qu’ils les ont à peine glissés sous un tapis persan.

Le Hezbollah existe toujours. Les Houthis existent toujours. Les milices chiites existent toujours. Les Gardiens de la Révolution existent toujours. Les ambitions nucléaires du régime existent toujours. Les missiles balistiques existent toujours. Et chacun sait désormais qu’une partie de l’Europe entre dans leur rayon d’action.

Cette guerre avait un sens si elle permettait de traiter les causes profondes du problème. Elle avait un sens si elle offrait enfin une perspective de liberté aux peuples qui vivent sous la peur, l’oppression ou la menace permanente.

Or rien de cela n’est véritablement acquis.

Nous avons arrêté les combats. Nous n’avons pas réglé le conflit. Mais au-delà même de cet accord, une question plus profonde mérite d’être posée.

Pourquoi l’Occident semble-t-il devenu incapable de défendre ses propres valeurs lorsqu’elles sont réellement menacées ?

Nous proclamons notre attachement à la liberté. Mais nous abandonnons les femmes iraniennes qui risquent leur vie pour un voile.

Nous célébrons la démocratie. Mais nous détournons le regard lorsque des régimes autoritaires emprisonnent leurs opposants.

Nous défendons les droits humains. Mais nous devenons soudainement prudents lorsque nos intérêts énergétiques ou commerciaux sont en jeu. Nous avons même peur de notre ombre comme lorsque le Sénégal adopte des mesures abjectes contre les homosexuels.

Nous sommes devenus redoutablement courageux avec ceux qui nous ressemblent. Et étrangement prudents avec ceux qui nous méprisent. Nous parlons fort et sommes intransigeants avec nos amis démocrates, qui pourtant partagent nos valeurs. Nous murmurons, avec une voix douce pleine de prudence, aux dictateurs qui haïssent notre modèle républicain et nos démocraties.

Nous dénonçons sans relâche les fautes réelles ou supposées de nos alliés. Nous pesons chacun de leurs mots. Nous scrutons chacun de leurs actes. Nous avons la critique facile et le verbe haut. Mais lorsque les mollahs pendent des opposants, lorsque le Hezbollah terrorise un peuple, lorsque Pékin réprime, lorsque Ankara provoque, lorsque certains États criminalisent encore l’homosexualité ou les libertés fondamentales, notre indignation devient soudainement plus discrète.

Comme si nos principes universels avaient une valeur variable. Comme si les droits humains dépendaient de la couleur du passeport de ceux qui les violent.

Le problème n’est pas l’Iran. Le problème n’est pas la Turquie. Le problème n’est pas la Chine. Le problème n’est même pas l’Algérie. Le problème, c’est nous.

Depuis plusieurs décennies, nous avons progressivement remplacé la notion de civilisation par celle de confort. Nous avons confondu prospérité et grandeur. Nous avons cru que la consommation pouvait tenir lieu de projet collectif. Que le marché pouvait remplacer le destin. Que le commerce suffirait à pacifier le monde.

Alors nous avons accepté des compromis. Puis des renoncements. Puis des dépendances.

Nous avons préféré le gaz russe à la lucidité. Le pétrole du Golfe à la cohérence. Les contrats chinois à l’indépendance. Notre facture énergétique correspond à nos principes. Notre confort à nos convictions.

Pourtant, l’Histoire est implacable.

Les civilisations ne meurent presque jamais parce que leurs adversaires deviennent plus puissants. Elles commencent à mourir lorsqu’elles cessent de croire à ce qui les a rendues grandes.

Rome n’a pas été vaincue le jour où les barbares ont franchi ses frontières. Elle a commencé à décliner le jour où les Romains ont cessé de croire à Rome.

Le véritable déclin de l’Occident ne commencera pas lorsque la Chine dépassera l’Europe. Ni lorsque l’Iran possédera davantage de missiles. Ni lorsque nos économies ralentiront.

Il commencera le jour où nous considérerons que la liberté, la démocratie, l’égalité entre les femmes et les hommes, la liberté religieuse ou la liberté d’aimer ne valent plus quelques sacrifices. Mais dois-je encore mettre ces phrases au futur ou me faut-il utiliser le passé ?

Les États-Unis disposent encore d’une force que l’Europe a largement perdue : l’innovation, l’énergie, la confiance en leur propre récit. Encore leur faut-il utiliser leur force et leur puissance à bon escient.

L’Europe, elle, ressemble parfois à une immense puissance économique qui aurait oublié pourquoi elle existe.

Nous avons tort de ne plus croire en nous-même et en nos valeurs. Le monde n’a pourtant jamais eu autant besoin de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité. Jamais eu autant besoin de démocratie. Jamais eu autant besoin d’universalisme. Et ceux qui ont inventé ces principes semblent aujourd’hui hésiter à les défendre.

Une civilisation ne disparaît pas lorsqu’elle perd sa puissance. Elle disparaît lorsqu’elle perd le goût de la défendre.

Depuis longtemps déjà, notre plein d’essence coûte moins cher que notre courage.

C’est peut-être cela, le véritable prix du déclin.

Patrick Pilcer

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