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La flamme et l’étincelle

Ce matin-là, Brennos le barde pousse la porte de sa taverne, les bras chargés de bûches encore humides de la giboulée nocturne. 

Mars en l’An 82 Av notre ère n’épargne personne : les giboulées frappent sans prévenir, et le froid s’insinue jusque dans les os. 

À l’intérieur, l’air est encore figé.

Brennos dépose le bois près de l’âtre, s’agenouille, et d’un geste familier fait naître le feu de quartiers de résineux.

Les flammes hésitent, puis s’élèvent, vives, comme si elles reconnaissaient leur maître. 

Le chaudron chante doucement. La soupe de châtaignes commence à frémir dans un mélange de savoir ancien composé de racines de tubercules de reine-des-prés, de carotte sauvage, de lard fumé, et de ces herbes dont Brennos seul connaît les secrets. 

Une odeur primitive, envahit la pièce, appelant les vivants… et peut-être autre chose.

La porte grince à nouveau.

Le druide Gwio entre sans un mot, comme s’il n’avait jamais quitté ce lieu. 

Ses yeux semblent porter la mémoire des forêts, et quelque chose d’invisible le suit, une présence, ou un souvenir du vent.

Il s’installe près du feu, tend les mains vers la chaleur, puis murmure :

— Étincelle de vie.

Brennos relève la tête, surpris.

— Qu’as-tu dit ? “Étincelle de vie” ? À quoi cela correspond-il encore, Gwio ? 

 Gwio ne répond pas immédiatement. Il observe les flammes, leur danse imprévisible, leur naissance et leur disparition à chaque instant. Puis il reprend, d’une voix calme, presque grave :

— Brennos… ne t’enfonce pas. Ne sombre ni dans le désespoir, ni dans la soif de puissance. 

Ces deux abîmes se ressemblent plus qu’on ne le croit.

Le barde fronce les sourcils.

—   Que vois-tu donc que je ne vois pas ?

Gwio tourne lentement la tête vers lui et sourit.

— En toi réside une étincelle. Invisible, indomptable. Ce n’est pas seulement la vie… c’est ce qui résiste à l’oubli, à la peur, à la chute. Une force qui ne demande pas à dominer, mais à durer.

Il marque une pause, puis ajoute :

— Chaque être porte cette étincelle. Mais beaucoup l’étouffent sous la peur, sous l’orgueil, ou sous le bruit du monde. Toi, Brennos… tu es à la croisée.

Le silence s’installe, troublé seulement par le crépitement du feu.

— À la croisée de quoi ? demande Brennos, plus bas.

— Entre ce que tu pourrais devenir… et ce que tu pourrais perdre.

Gwio se lève, fait quelques pas dans la taverne, effleure une table, un mur, comme s’il lisait quelque chose dans le bois.

— Le monde change. Tu le sens, n’est-ce pas ? Les saisons ne chantent plus comme avant. 

Les forêts murmurent autrement. Il y a une fracture… invisible pour ceux qui ne regardent pas.

Brennos serre les poings.

— Et tu penses que cela me concerne ?

Gwio se retourne.

— Tout te concerne. Car l’étincelle en toi n’est pas seulement tienne. Elle est un fragment du grand souffle, celui des arbres, des rivières, des pierres. Si elle faiblit en toi, elle faiblit un peu partout.

Il reprend sa place, saisit une cervoise, mais ne boit pas encore.

— Écoute bien, mon ami. Ce que je dis n’est pas une prophétie figée… mais une possibilité. 

Si les hommes oublient leur lien avec la forêt, ils chercheront la force ailleurs,  dans la domination, dans le feu qui détruit au lieu d’éclairer.

Il plonge enfin son regard dans celui de Brennos.

— Mais si certains s’en souviennent… alors l’étincelle deviendra flamme juste. Et cette flamme n’embrasera pas le monde, elle le réchauffera.

Un frisson parcourt Brennos.

— Et moi… que dois-je faire ?

Gwio esquisse un léger sourire.

— Rien d’extraordinaire. Mais rien de facile. Garde le feu vivant ici, et en toi. Écoute la forêt. Pas avec tes oreilles… avec ce qui en toi reconnaît encore son langage.

Il boit une gorgée, puis conclut doucement :

— Car un jour, Brennos, la forêt appellera. Et ceux qui entendront devront répondre non pas comme des maîtres, mais comme des gardiens.

Le feu crépite plus fort, comme pour ponctuer ses mots.

Et dans l’air chaud de la taverne, entre la soupe fumante et les ombres dansantes, quelque chose d’ancien semble s’éveiller. 

 Une promesse, ou peut-être un avertissement.

Le barde du Torchis

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