Au Mont Mollberg, la nature s’éveille doucement mais sûrement. Les premières fleurs pointent timidement leurs couleurs, les herbacées s’élancent vers la lumière, et l’on sent dans l’air encore frais, le frémissement d’un monde qui se relève.
L’hiver résiste encore, s’accroche à travers les variations de température entre le matin, l’après-midi et le soir, mais son emprise se fissure.
C’est une saison trompeuse, propice aux rhumes qui surprennent les imprudents.
Dans sa taverne, Brennos fouille ses souvenirs comme on feuillette de vieilles tablettes oubliées.
Il cherche une potion, une infusion capable de préserver le souffle et d’apaiser les maux.
Le feu crépite dans l’âtre, et une douce vapeur de miel s’échappe de sa coupe fumante.
Soudain, un chant lui parvient. Une mélodie claire, vibrante, rebondit d’arbre en arbre comme portée par les branches. Intrigué, Brennos sort sur le seuil, scrute les alentours, tend l’oreille… et aperçoit Papillus Yogi, chantant à tue-tête pour remercier Dame Nature.
Brennos sourit :
— En forme, notre yogi, de si bon matin ?
Papillus, le regard lumineux, répond :
— Oh oui, barde ! En venant vers ton auberge, mon cœur s’est allégé.
Mes poumons se remplissent de promesses, et mes yeux s’émerveillent devant le renouveau de Dame Nature…
Que dire de plus ? Et toi, comment vas-tu ?
— Bien, bien, mon ami. Je m’active. Je cherche une formule, une potion pour soulager les maux de gorge, les maux de tête… et éloigner les fièvres.
Mais j’ai perdu la tablette où j’avais consigné les ingrédients.
Papillus rit doucement :
— Voilà qui est fâcheux, mon ami à la barbe sage… mais tu trouveras. Je sais que Brennos n’abandonne jamais.
Brennos s’arrête un instant, puis de sa voix rauque il répond gravement :
— “N’abandonne pas”… Voilà une curieuse affirmation, Papillus.
L’abandon peut être faiblesse dans certains cas, fuite dans d’autres, voire lâcheté. Mais parfois… il est aussi sagesse.
Papillus incline la tête, attentif.
— Car tout mérite-t-il d’être poursuivi ? reprend Brennos.
S’acharner sans discernement peut nous épuiser. Mais renoncer trop tôt nous prive de ce que la vie aurait pu offrir.
Il faut apprendre à distinguer : abandonner ce qui nous détruit… ou persévérer dans ce qui nous construit.
— Alors, ne pas abandonner… n’est pas une règle absolue ? demande Papillus.
— Non, répond Brennos.
C’est une tension. Un équilibre. Une écoute intérieure. Car les plus beaux moments de la vie naissent souvent après l’effort, après le doute, après la tempête.
Continuer à y croire… envers et contre tout… voilà une voie. Mais savoir poser le fardeau quand il n’est plus juste… en est une autre.
Le silence s’installe habité seulement par le vent léger et les dernières notes du chant.
Brennos reprend, un sourire discret au coin des lèvres :
— Tu vois, mon ami… chercher ma tablette perdue, c’est comme chercher le sens de persévérer.
Peut-être ne la retrouverai-je pas. Peut-être devrais-je recréer la recette… ou inventer mieux encore.
Il lève sa tasse d’infusion, dont la vapeur danse encore dans l’air frais du matin.
— Car ne pas abandonner, ce n’est pas toujours s’accrocher à ce qui était… c’est parfois accepter de transformer ce qui est devenu. Et, dans la lumière naissante, Brennos comprend que sa véritable potion n’est peut-être pas écrite sur une tablette… mais qu’elle est déjà en train de se composer, lentement …
Le barde du Torchis