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Le nouvel ordre mondial : Trump et Nietzsche

La Chronique de Patrick Pilcer 

L’Histoire avance souvent masquée, non par les idées qu’elle proclame, mais par les figures qu’elle impose. Donald Trump n’est pas un philosophe. Il n’est pas un intellectuel. Il n’est même pas, à proprement parler, un idéologue. Et pourtant, il agit comme un révélateur brutal de notre époque, comme un symptôme puissant du basculement du monde. La création du « Conseil de la Paix », en plein forum économique à Davos, l’illustre parfaitement. À ce titre, il dialogue malgré lui avec l’un des penseurs les plus mal compris et les plus prophétiques de la modernité : Friedrich Nietzsche.

Je n’apprécie ni vraiment Trump ni vraiment Nietzsche, mais je reconnais que Nietzsche annonçait la mort des illusions, la fin des morales de façade, l’effondrement des systèmes qui ne tiennent plus que par la culpabilité, la plainte et le ressentiment. Trump n’a certainement rien lu de Nietzsche. Mais il gouverne — et dérange — comme si l’Occident avait enfin cessé de se raconter des histoires.

La fin des illusions occidentales

Depuis vingt ans, l’Europe, et je pourrais dire l’Occident plus largement, vit dans une contradiction permanente : elle proclame des valeurs universelles tout en refusant d’en assumer le coût ; elle condamne la force tout en réclamant ses effets ; elle dénonce les puissances qui agissent tout en attendant qu’elles fassent le travail à sa place. Son attitude ces derniers jours sur l’Iran en témoigne crument. 

Nietzsche appelait cela le nihilisme passif : cette incapacité à vouloir, à trancher, à hiérarchiser, dissimulée sous une surenchère morale. Donald Trump, par sa seule existence politique, a mis ce nihilisme à nu. Il a montré que le monde ne se gouverne pas avec des communiqués, mais avec des décisions. Non sans excès, non sans brutalité, mais avec une clarté que l’Europe a perdue.

Le nouvel ordre mondial ne naît pas parce que Trump le désire. Il naît parce que l’ancien ordre, fondé sur l’hypocrisie stratégique et la bonne conscience impuissante, s’est effondré par absence de matière. A forcer de manier le vide, il a implosé : l’ancien ordre est mort.

Nietzsche, Trump et le retour du tragique

Nietzsche nous avertissait : lorsque les sociétés refusent le tragique, il revient sous forme de catastrophe. Trump incarne ce retour du tragique en politique. Il rappelle que le monde est conflictuel, que les puissances existent, que les ennemis sont réels, et que le refus de les nommer ne les fait pas disparaître. Cette acceptation par Trump du tragique pourrait, à suivre le raisonnement de Nietzsche, nous éviter la catastrophe.

Là où l’Europe a voulu croire à la fin de l’Histoire, Trump impose le retour de l’Histoire ; il n’hésite pas à prendre la plume et à l’écrire, au feutre épais. Là où les élites occidentales ont substitué la morale au réel, Trump substitue le réel à la morale. Ce n’est pas une philosophie. C’est une rupture anthropologique.

Mais cette rupture pose une question vertigineuse : que faisons-nous de cette lucidité retrouvée ?

L’Europe face à son abdication

Car le véritable scandale n’est pas Trump. Le scandale, c’est l’Europe. Une Europe qui critique Trump lorsqu’il agit, mais qui l’attend lorsqu’il faut agir. Une Europe qui s’indigne lorsqu’il frappe, mais qui espère en silence qu’il frappe à sa place.

Sur l’Iran, la lâcheté européenne est désormais indéfendable. Le peuple iranien se soulève contre la mollahchie avec un courage admirable. Il affronte un régime théocratique mafieux qui ne survit que par la terreur, la torture et l’exécution. Et que fait l’Europe ? Elle observe. Elle temporise. Elle appelle à la retenue, pire à la « stabilité ». Elle espère que Washington et Jérusalem feront le travail.

Nietzsche aurait reconnu là une civilisation fatiguée, incapable de défendre ce qu’elle prétend incarner.

L’islam politique, ennemi central de notre temps

Il faut le dire clairement : la République islamique d’Iran n’est pas une dictature parmi d’autres. Elle est le laboratoire le plus avancé de l’islam politique au pouvoir. Sa chute serait un événement mondial, un signal historique adressé à tous les mouvements islamistes, de Téhéran à Beyrouth, de Gaza à Sanaa, de Molenbeek à … Berlin, Londres et Paris.

L’islam politique ne propose pas une alternative civilisationnelle. Il propose une régression totalitaire, fondée sur la négation de l’individu, la soumission des femmes, l’éradication de la liberté et la sacralisation de la mort. Il utilise le vêtement, comme dans l’antiquité la plus archaïque, pour séparer les hommes libres des esclaves…En ce sens, il est l’exact contraire de l’esprit républicain.

Le combattre n’est pas une option idéologique. C’est une nécessité civilisationnelle.

Israël, révélateur et cible

Dans ce combat, Israël occupe une place centrale. Non par hasard, mais par nature. Israël est à la fois : une démocratie occidentale, un État-nation assumé, une société pluraliste, et une forteresse avancée face à l’islam politique.

C’est pour cela qu’Israël cristallise une haine obsessionnelle. L’antisionisme contemporain n’est pas une critique politique : il est la nouvelle forme respectable de l’antisémitisme. Il recycle les vieux fantasmes sous des habits moraux neufs. Comme souvent, ce qui te « vêt te ment », méfions-nous des habits trompeurs. Nietzsche dénonçait déjà ces morales qui prétendent défendre l’humanité tout en désignant des coupables commodes.

Soutenir Israël aujourd’hui, ce n’est pas approuver chaque décision de son gouvernement. C’est comprendre qu’Israël tient une ligne de front qui concerne tout l’Occident.

Réveiller les intellectuels occidentaux

Le plus grave n’est peut-être pas la démission politique, mais la démission intellectuelle. Où sont les grandes voix européennes ? Où sont les intellectuels capables de nommer le réel, de penser la puissance, de défendre la liberté sans trembler ? Qu’un footballeur ne défende pas tous les « petits anges », qu’un judoka se trompe sur le voile, n’est pas révélateur ; ce n’est pas ce qu’on attend d’eux. Mais que les artistes et les intellectuels ne soient pas les premiers à se lever contre les nouvelles formes d’antisémitisme comme pour soutenir le courageux Peuple Iranien devrait nous inquiéter au plus haut point.

Les intellectuels et les artistes préfèrent trop souvent être les prêtres du confort plutôt que les éclaireurs du danger. Nous y sommes encore.

Trump, qu’on le veuille ou non, oblige à rouvrir ces questions interdites : Qui sommes-nous ? Que sommes-nous prêts à défendre ? Jusqu’où acceptons-nous de nous mentir ?

Trump comme avertissement, Nietzsche comme boussole

Donald Trump n’est ni un modèle, ni un idéal. Il est un avertissement historique. Il montre ce qui arrive lorsque les élites refusent trop longtemps de regarder le réel en face.

Nietzsche, lui, reste une boussole. Non pour adorer la force brute, mais pour rappeler que la liberté exige du courage, que la démocratie suppose la responsabilité, et que les civilisations meurent moins de leurs ennemis que de leur renoncement.

L’Occident n’a pas besoin de devenir trumpien. Il a besoin de redevenir adulte. Et nous, Européens, avons besoin de l’Europe, mais pas une Europe du creux et du vide, de la norme et de la bureaucratie. Nous, Européens, devons travailler d’arrache-pied à améliorer l’Europe, la faire revivre, lui redonner un idéal. L’Europe doit de nouveau œuvrer à augmenter notre pouvoir d’achat, à garantir notre sécurité, à créer les conditions du Progrès, à améliorer l’Homme et la Société.

L’Europe, si elle veut survivre comme puissance et comme civilisation, devra cesser de dénoncer ceux qui agissent et commencer, enfin, à agir elle-même.

Ne soyons ni trumpien, ni nietzschien, soyons Européen ! Réveillons-nous !

Patrick Pilcer

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