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Glucksmann, le merle d’une gauche en voie d’extinction 

Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois, et lorsqu’on n’a plus beaucoup de candidats à présenter, un merle rare peut finir par passer pour un aigle royal.

Faute de grives, la gauche bouffe des merles. Vu son état, la volière n’est même plus en position de faire la difficile. Son dernier espoir s’appelle Raphaël Glucksmann. 

Il faut dire que le vivier est devenu inquiétant. Les grands fauves ont disparu, les éléphants socialistes sont à la retraite, les lions de la révolution ont perdu leurs dents et les jeunes loups cherchent encore la sortie de la bergerie. Dans ce paysage, Glucksmann apparaît comme une possibilité “Historique” ! 

Raphaël Glucksmann aurait des qualités, des idées, parle bien, sait se tenir devant une caméra et possède cette gravité qui donne à chacune de ses interventions l’allure d’une soutenance de thèse sur le destin de l’humanité. Il observe l’Europe avec sérieux, prononce les mots qui conviennent et ne semble jamais pris au dépourvu par une question sur la démocratie. Il coche toutes les cases du profil du bon élève. Seulement, la France ne cherche pas un premier de la classe qu’on évite à la récréation. Elle cherche un président.

 Le plus désopilant reste la manière dont cette promotion s’est organisée dans une gauche qui se croit toujours dépositaire d’une supériorité intellectuelle et morale, et, qui même dans le coma, persiste à distribuer des bons points de compétence et de bonne conduite avec l’assurance d’un jury du Collège de France. 

On imagine la scène. Les socialistes ouvrent leurs placards. Ils y retrouvent les vieux dossiers, les promesses abandonnées, les querelles d’appareil et les ambitions qui ont survécu à toutes les défaites. Ils referment les portes, les rouvrent, pour vérifier qu’il ne reste vraiment personne, puis finissent par en sortir Glucksmann en époussetant sa veste. « Et si on essayait celui-là ? » demande quelqu’un. Un autre fait remarquer qu’il passe très bien à l’écran. Personne ne sait encore ce qu’il ferait à l’Elysée, mais la réunion peut s’achever. La gauche tient son candidat.

La plaisanterie prend un relief supplémentaire depuis la primaire sociale-démocrate du 11 octobre. Glucksmann l’a remportée avec 66,13 % des suffrages exprimés, loin devant Olivier Faure, premier secrétaire du PS, qui n’a obtenu que 14,48 %. Le verdict est sans appel dans ce scrutin, même si le corps électoral, limité à quelque 120 000 votants, ne saurait être confondu avec l’ensemble des électeurs de gauche.  

Pour une grande partie des français il y a quelque chose de réjouissant à voir le chef du Parti socialiste ainsi distancé dans une primaire destinée à désigner le candidat soutenu par sa propre famille politique. Olivier Faure avait défendu une stratégie de rassemblement plus large, tandis que Glucksmann entend rompre avec la domination de Jean-Luc Mélenchon. Les électeurs de la primaire ont tranché. Reste à savoir si le reste de la gauche acceptera de suivre le mouvement.

Glucksmann a posé une condition qui complique sérieusement les retrouvailles : pas d’accord avec La France insoumise. Il l’a répété après sa victoire, en excluant aussi la participation de LFI à son éventuel gouvernement. Il veut rassembler la gauche démocratique, les socialistes et les écologistes, mais sans Mélenchon. Autrement dit, il propose une grande réunion de famille en précisant que certains cousins ne sont pas invités.  

Le problème, c’est que les socialistes ont une longue expérience des principes qui résistent admirablement aux discours et beaucoup moins bien aux élections législatives. En 2024, après la dissolution, le PS avait rejoint le Nouveau Front populaire avec LFI, alors que Glucksmann, fort de son résultat aux européennes, ne pouvait empêcher cette alliance. Les intérêts des élus locaux, les circonscriptions à défendre et la nécessité de ne pas laisser le siège à l’adversaire ont parfois une influence plus concrète que les grands serments prononcés devant les caméras.

Il serait donc prématuré d’annoncer que Glucksmann finira par céder. Mais sa promesse soulève une question légitime : que fera-t-il si des socialistes décident de négocier des accords locaux avec LFI pour sauver leurs sièges ? Les laissera-t-il faire au nom des réalités électorales, ou rompra-t-il avec eux pour tenir parole ? Le candidat veut diriger la gauche sans Mélenchon ; encore faut-il que le PS accepte de le suivre jusque-là. Pour le moment, il a remporté une primaire, il n’a pas pris possession de tous les appareils qui devront faire campagne avec lui.

Il ne faudrait surtout pas croire que cette opération relève du désespoir, hein ? Ce serait trop simple. Les mots officiels sont autrement plus élégants ! On parle de reconstruction, d’ambition collective, de nouvelle étape, de rassemblement. La gauche possède une remarquable faculté à rebaptiser ses déconvenues. Quand les résultats s’effondrent, on se réinvente, quand les responsables se déchirent, on prépare l’unité, quand personne ne s’impose, on détecte un potentiel. Et lorsque ce potentiel n’a pas encore démontré grand-chose, on explique qu’il faut lui laisser le temps de devenir ce que l’on a déjà décidé qu’il serait.

Glucksmann bénéficie de ce privilège. Il n’a pas besoin d’être exceptionnel pour paraître neuf. Il lui suffit de ne pas traîner derrière lui les mêmes défaites que les autres. Dans une compétition où les anciens chefs ont accumulé les échecs, les querelles et les souvenirs électoraux scabreux, la relative fraîcheur d’un concurrent passe pour du génie chez les socialistes, mais seulement quand ça les arrange. L’absence de casseroles fait office de programme de rénovation jusqu’à… nouvel ordre…

Il y a aussi cette vieille passion française pour les sauveurs. À gauche, elle s’accompagne d’une certitude morale qui ne facilite pas toujours l’examen des compétences. Le candidat devient le représentant d’une certaine idée de la République, de l’Europe, de la démocratie et de l’avenir avant même que les électeurs aient eu le temps de se demander s’ils souhaitent lui confier les clés de leur royaume. À entendre certains discours, il suffirait d’être du bon côté de l’Histoire pour mériter les suffrages. Malheureusement, l’Histoire ne glisse pas de bulletin dans l’urne.

Pourquoi Glucksmann, et pourquoi maintenant ? Parce qu’il existe un espace politique à occuper, des électeurs à convaincre et une famille qui voudrait revenir dans le jeu sans avoir à régler tous ses comptes avec son passé. Sa candidature offre une perspective commode à ceux qui souhaitent tourner la page sans relire les chapitres précédents. C’est le principe du déménagement politique : on change les meubles de place, on repeint les murs, et on espère que personne ne se souviendra de l’état de ruine de la maison.

Le plus drôle finalement, est peut-être l’enthousiasme de ceux qui découvrent soudain chez Glucksmann un destin présidentiel. Hier, il fallait reconstruire la gauche en profondeur, aujourd’hui, un candidat semble pouvoir leur épargner les travaux. Les voilà prêts à distribuer les rôles, à imprimer les tracts et à trouver un nom à cette aventure. “Renaissance “ serait déjà pris, mais les idées ne manquent jamais lorsqu’il s’agit de baptiser une opération de survie.

Quant aux électeurs, ils sont priés d’admirer le spectacle et de prendre l’enthousiasme des militants pour une preuve. Il faudra pourtant convaincre bien au-delà du cercle des convaincus, supporter la contradiction et répondre aux questions auxquelles les discours de campagne ne suffisent pas. L’Élysée n’est pas une place réservée dans un restaurant parisien, et la France n’est pas un comité de soutien chargé de valider les arrangements des appareils.

Pour l’instant, Glucksmann a surtout l’avantage de ne pas être les autres. C’est un point de départ, pas encore un programme présidentiel. La primaire lui a donné une légitimité au sein de la gauche sociale-démocrate ; elle ne lui a pas remis les clés de toute la gauche, encore moins celles de l’Élysée. Il lui reste à prouver qu’il peut transformer une victoire interne en projet capable de convaincre un pays qui ne se résume ni aux militants du PS ni aux électeurs de son mouvement Place publique.

La gauche contemple son merle avec satisfaction. Elle lui trouve de l’allure, du potentiel et un plumage convenable. Elle entend déjà le chant du printemps. Mais avant de lui construire un nid présidentiel, elle ferait bien de vérifier que l’oiseau sait voler et que la volière ne va pas se déchirer au premier désaccord sur la direction du voyage.

Pour l’heure, le merle a chanté “Pour moi la vie va commencer”, il a remporté le concours de chant de sa volière et se prend déjà pour le roi des oiseaux. Il lui reste à prouver qu’il sait voler au-delà du grillage.

Et surtout à convaincre le PS qu’il ne lui demande pas de lui servir de perchoir avant de lui couper les ailes.

Silvia Oussadon Chamszadeh

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