“ Plus rien ne nous appartient. Ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s’ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu’à notre nom, et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste.
Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît, nous avons touché le fond.
Nous ne reviendrons pas. Personne ne sortira d’ici, qui pourrait porter au monde, avec le signe imprimé dans sa chair, la sinistre nouvelle de ce que l’homme, à Auschwitz, a pu faire d’un autre homme.” (Si c’est un homme de Primo Levi.)
À la lumière du témoignage de Primo Levi, le 7 octobre pose aussi une question qui dépasse l’événement lui-même : que reste-t-il de l’humanité lorsque l’homme cesse de voir un homme dans celui qu’il a désigné comme son ennemi.
Dans “ Si c’est un homme ”, P. Levi raconte ce que devient l’être humain lorsqu’une idéologie entreprend de lui retirer son nom, son visage, sa dignité et jusqu’à la possibilité d’être reconnu comme une personne.
Il écrit que sa langue manque de mots pour exprimer « cette insulte : la démolition d’un homme ».
Ces mots prennent une résonance particulière face aux massacres, aux enlèvements et aux violences commis par le Hamas le 7 octobre. Il ne s’agissait pas d’une violence surgie de manière imprévisible. L’attaque avait été préparée et ses auteurs savaient qu’elle déclencherait une riposte d’une grande ampleur.
Le Hamas savait qu’une telle attaque entraînerait une guerre dévastatrice. Il savait que les civils israéliens seraient les premières victimes de son pogrom, mais aussi que les Palestiniens de Gaza paieraient un lourd tribut dans la riposte qui suivrait.
Pourtant, cette perspective ne l’a pas arrêté. En choisissant délibérément de frapper des civils et de provoquer une confrontation dont il connaissait les conséquences, il a non seulement exposé la population israélienne à une violence extrême, mais aussi sa propre population.
Auschwitz et le 7 octobre appartiennent à des réalités historiques différentes mais la question morale soulevée par Primo Levi ne s’arrête pas aux frontières de son époque. Elle concerne le moment où une idéologie réduit des êtres humains à leur appartenance, à leur identité ou à leur fonction dans un conflit.
Le 7 octobre, des civils ont été massacrés, des enfants et des vieillards ont été enlevés, des corps ont été mutilés et la terreur a été mise en scène. Derrière cette violence, il y avait une conception de l’ennemi qui permettait de ne plus voir en lui un semblable. C’est cette rupture du lien élémentaire entre deux êtres humains que Primo Levi aide à comprendre.
La « démolition d’un homme » ne commence pas avec la mort. Elle commence plus tôt, au moment où l’autre cesse d’être considéré comme un homme auquel s’appliquent les mêmes exigences de dignité et de respect. C’est pourquoi le témoignage de Primo Levi conserve une portée qui dépasse la Shoah elle-même : il oblige à regarder ce qui arrive lorsque la cause, la haine ou l’idéologie finit par compter davantage que la vie humaine.
Une organisation qui prétend défendre son peuple ne commence pas par le jeter dans un feu qu’elle a elle-même allumé. Le Hamas savait ce qui suivrait. Il savait qu’après le massacre du 7 octobre, Israël riposterait avec une force écrasante. Il savait que les civils de Gaza paieraient le prix de sa décision. Et pourtant il a agi. C’est pourquoi le Hamas porte une double responsabilité : celle des Israéliens qu’il a massacrés et celle des Palestiniens qu’il a sacrifiés. Les uns sont morts parce qu’il les a pris pour cibles. Les autres sont morts parce qu’il les a pris pour otages de sa stratégie. Derrière chaque victime, israélienne ou gazaouie, se trouve la même logique cynique : une idéologie qui considère la vie humaine non comme une valeur, mais comme une ressource consommable au service de sa guerre.
“We will dance again”
Silvia Oussadon Chamszadeh