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De la bravitude à la merditude

Interrogée ce 23 septembre 2026, sur la montée de l’antisémitisme en France lors du débat de la primaire de la gauche sur LCI, Ségolène Royal a choisi de parler d’Israël et de demander davantage de “voix israéliennes et juive”,  pour dénoncer ce qui se passe à Gaza. 

“C’est aux Français juifs de se désolidariser de Nethanyahu pour combattre l’antisémitisme en France. Sinon ce sont les français juifs qui sont responsables de l’antisémitisme.”  

 Elle a également établi un lien entre la situation au Proche-Orient et la progression de l’antisémitisme, en mettant en cause les dirigeants actuels d’Israël. Ses propos ont immédiatement suscité les réactions de nombreuses associations juives en France, qui lui reprochent de sommer les Français juifs de prendre position sur Gaza.   

D’après Ségolène Royale, il faudrait donc que les Juifs de France parlent davantage d’Israël pour contribuer à combattre l’antisémitisme ? Voilà une conception bien singulière de la citoyenneté française.

Les Juifs de France ne sont pas israéliens, ils sont français, et ne sont pas les représentants diplomatiques de l’État d’Israël. Ils ne sont pas chargés de commenter les décisions de Benyamin Netanyahou, de défendre son gouvernement, de condamner sa politique ou de fournir à qui que ce soit les déclarations nécessaires pour démontrer leur bonne conduite. Un Français juif n’a pas davantage à rendre des comptes sur Gaza qu’un Français catholique sur la politique du Vatican.

Il faut surtout rappeler que beaucoup de discours politiques semblent avoir curieusement oublié que l’histoire des Juifs en France ne commence pas en 1948.

Ségolène Royale fait partie de ces cohortes d’ignares, elle ignore que les premiers témoignages documentés d’une présence juive sur le territoire de la France actuelle remontent à l’époque gallo-romaine. L’historien Bernhard Blumenkranz a montré que le premier témoignage concerne Archélaos, ethnarque de Judée, exilé par Auguste à Vienne, en Gaule, en l’an 6 de notre ère. Quelques décennies plus tard, Hérode Antipas est lui aussi envoyé en exil à Lugdunum, l’actuelle Lyon. Il s’agit d’abord de présences individuelles liées à l’histoire politique de la Judée et de Rome. Puis, au fil des siècles, des communautés juives apparaissent et se structurent en Gaule. 

Elle ignore que les juifs de France ont participé à écrire les grandes pages de l’histoire nationale : la vie scientifique, littéraire et artistique, la politique, l’armée, la Résistance. Marc Bloch, René Cassin, Maurice Schumann, Pierre Mendès France, Romain Gary et tant d’autres appartiennent à cette histoire française. Des scientifiques comme Georges Charpak, François Jacob ou Serge Haroche ont contribué au rayonnement scientifique du pays. Des écrivains comme Proust, Modiano ou Irène Némirovsky appartiennent à l’histoire littéraire française. Chagall, Soutine, Kisling ont profondément marqué l’histoire artistique française et nombre d’entre eux ont eu la fierté d’offrir à leur pays, la France, un défilé de prix Nobel.

Ce sont ceux qui agressent, menacent ou haïssent les Juifs comme vient de le faire Ségolène Royal qui portent la responsabilité de l’antisémitisme en France.  Un Juif français n’a pas à se désolidariser d’un gouvernement étranger pour obtenir le droit de vivre tranquillement dans son propre pays. Il n’a pas à rendre des comptes sur Gaza pour être reconnu comme français. Il n’a pas à condamner Netanyahou pour pouvoir dénoncer l’antisémitisme, et il n’a certainement pas à passer un examen de bonne conduite devant Ségolène Royal dont la parole n’a jamais pesé plus lourd qu’un avis de comptoir. Et surtout, il n’a pas à subir le moindre contrôle de conformité idéologique avant d’avoir le droit d’être simplement français. La République n’a pas à demander aux Juifs de justifier leur appartenance à la nation pour pouvoir les protéger de ceux qui les prennent pour cible.

On peut être français catholique, protestant, musulman ou juif, et soutenir Israël ou critiquer son gouvernement, être favorable à deux États ou considérer que les accords d’Oslo ont échoué, être de gauche, de droite, sans parti ou simplement ne pas vouloir parler de politique israélienne. La République française n’a jamais prévu que la nationalité d’un citoyen serait conditionnée à ses opinions sur un pays étranger.

Les Juifs de France n’ont pas besoin qu’on leur explique où est leur pays.

Ils y étaient déjà lorsque l’État d’Israël n’existait pas. Ils y ont vécu sous les rois, sous la République, sous l’Empire, pendant la Révolution, dans les tranchées et dans la Résistance. Ils ont connu les expulsions, les persécutions, l’émancipation, la Shoah et la reconstruction. Leur histoire est française, avec ses grandeurs et ses tragédies.

Par ses prises de position, Ségolène Royal a révélé une forme de soumission à l’islam politique qui conduit à s’interroger sur sa conception même de la laïcité républicaine. Hier, on accusait Alfred Dreyfus de trahison parce qu’il était juif. Aujourd’hui, Ségolène Royal semble vouloir faire de tous les juifs de France des suspects de déloyauté dès lors qu’ils ne se conforment pas aux idées de la gauche. L’Histoire change de décor, mais le procès en allégeance demeure. Si elle tient tellement à entendre des « voix israéliennes et juives », elle peut commencer par écouter les Français juifs lorsqu’ils lui disent quelque chose de très simple : Ils sont français. Mais on n’a jamais fait d’un âne un cheval de course…

Après la « bravitude », Ségolène Royal nous présente sa « merditude ». À défaut d’avoir marqué la politique, elle aura au moins contribué au vocabulaire.

Silvia Oussadon Chamszadeh

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