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Qu’attend-on d’un chef ?

Ni poêle, ni cuillère, ni frites, ni tartes, mais une vision, un cap, une espérance.

Les Chroniques de Patrick Pilcer

Édouard Philippe cuisine. Il se montre devant les caméras, faisant des frites, préparant des tartes, maniant la poêle et la cuillère. La scène est sympathique. Elle veut montrer un homme simple, accessible, capable de partager les gestes ordinaires de ceux qu’il ambitionne de gouverner, se fatiguant à nous nourrir. Pourquoi pas ?

Après tout, la politique a trop longtemps produit des personnages raides, artificiels, enfermés dans leurs voitures officielles et leurs éléments de langage. Voir un responsable politique mettre la main à la pâte peut avoir quelque chose de rafraîchissant.

Mais à l’approche d’une élection présidentielle, une question demeure : est-ce vraiment cela que nous attendons d’un chef ?

Car la France ne cherche pas un chef de cuisine mais un chef d’état, la recette n’est pas la même. Les électeurs n’attendent pas quelqu’un qui lui propose des tartes et des jeux…

La politique contemporaine souffre d’une étrange obsession : vouloir absolument montrer que ceux qui nous gouvernent sont « comme nous ». Ils prennent le métro, boivent un café ou une bière au comptoir, achètent une baguette, connaissent le prix d’un pain au chocolat ou d’un ticket de métro.

Cette proximité photographiée, orchestrée, possède évidemment son utilité. Un responsable politique doit connaître le pays réel, entendre ceux qui travaillent, comprendre ceux qui peinent et savoir ce que représente une facture d’électricité, un plein d’essence ou six mois d’attente pour voir un médecin.

Mais la proximité n’est pas l’incarnation. Ressembler aux Français n’est pas savoir où les guider. Nous ne demandons pas au capitaine d’un navire de nous prouver qu’il sait nettoyer le pont. Nous voulons savoir s’il sait tenir le gouvernail et éviter les icebergs.

Voilà peut-être ce qui manque aujourd’hui à la politique française : non pas des recettes à l’ancienne, mais un cap, une vision, un récit collectif.

Notre pays croule sous les diagnostics. Nous connaissons notre dette. Nous connaissons nos déficits. Nous connaissons les difficultés de l’école, de l’hôpital, de la justice, de la sécurité, du logement et de l’industrie. Nous connaissons la crise de confiance démocratique et la fracture entre les métropoles et la France des territoires. Nous savons également que le monde est devenu plus dangereux, que la puissance est revenue au cœur des relations internationales et que l’Europe ne pourra éternellement confier aux autres le soin d’assurer sa sécurité.

Nous n’avons donc pas besoin d’un énième cuisinier pour nous ressortir les vieilles recettes de son père et son grand-père. Cela peut beaucoup fatiguer et user quand ce n’est pas son métier. Nous avons besoin de quelqu’un qui nous propose un avenir commun et prépare demain.

Gouverner, ce n’est pas mélanger toutes nos demandes dans une grande casserole, façon pot-au-feu, et nous faire mijoter. C’est choisir. Présider, ce n’est pas suivre l’opinion ; c’est lui montrer un horizon qu’elle ne voyait plus.

Un chef démocratique n’est évidemment pas un chef autoritaire. Il n’est pas celui qui commande parce qu’il parle plus fort. Il est fini le temps des Castro, Chavez, Maduro, Staline, Mussolini ou Hitler, n’en déplaise à leurs admirateurs. Un Chef d’Etat est celui qui rassemble suffisamment pour pouvoir entraîner. L’autorité véritable ne consiste pas à imposer le silence et sa doctrine. Elle consiste à obtenir que l’on accepte d’avancer ensemble malgré les désaccords. Un vrai Chef est celui qui réunit ce qui est encore épars.

C’est pourquoi l’image de la table n’est finalement pas si mauvaise.

Oui, le prochain président devra savoir mettre les Français autour de la Grande Table. Mais pas pour nous engraisser avec des graisses saturées. Pour nous réunir et nous proposer de vivre ensemble au-delà de nos différences.

Il faudra y faire asseoir la « France des tours et celle des bourgs », l’entrepreneur et le salarié, celui qui croit et celui qui ne croit pas, celui qui veut davantage de liberté et celui qui réclame davantage de protection. Le menu est connu : Liberté Egalité Fraternité Laïcité. Au vrai Chef d’Etat de nous le partager, y mettre sa sauce et nous le faire apprécier.

Nous partagerons la table pour discuter, pour s’y opposer parfois, pour s’écouter surtout. Et finalement, ensemble, choisir une direction commune.

Mettre les Français autour de la table n’a de sens que si l’on sait ensuite où l’on veut aller ensemble. La République n’est pas un banquet. C’est un destin partagé. C’est cela le véritable leadership : proposer davantage qu’un programme, un commun, un récit, un récit commun. 

Non pas un conte de fées dans lequel chacun recevrait davantage sans jamais rien payer, où les impôts baisseraient en même temps que les dépenses augmenteraient, où l’on travaillerait moins tout en produisant davantage.

Mais un récit adulte. Un récit qui dise aux Français ce que nous voulons encore devenir. Quelle France voulons-nous transmettre dans vingt ans ? Une France qui produit ou qui importe et dépend ? Une France qui protège ou qui subit ? Une France souveraine ou une France soumise ?  Une France dans laquelle le travail émancipe ou dans laquelle l’assistance devient progressivement le seul horizon ? Une France sûre d’elle-même ou une nation qui s’excuse sans cesse d’exister ?

Voilà les questions présidentielles. Et elles ne se résolvent pas avec un tablier de cuisine. La campagne qui commence devrait donc être moins une compétition de proximité qu’une compétition de hauteur de vue.

Nous connaissons déjà les candidats sympathiques. Nous connaissons les bons clients des plateaux télévisés. Nous connaissons ceux qui maîtrisent les réseaux sociaux, les formules et les photographies soigneusement scénarisées. Nous avons maintenant besoin de savoir qui possède une vision suffisamment forte pour traverser les tempêtes.

Car un chef n’est pas celui qui dit ce que nous voulons entendre. Il est celui qui entend nos colères et nos angoisses. Il transforme la peur en énergie, la colère en action, les différences en complémentarités. Et l’effort en espérance.

Édouard Philippe a parfaitement le droit de faire des frites et des tartes. Peut-être même les fait-il très bien. Mais la présidentielle de 2027 ne sera pas Top Chef.

La France n’élira ni un voisin sympathique ni le meilleur convive d’un déjeuner dominical. Elle choisira quelqu’un à qui confier son avenir dans une période où chaque erreur coûtera plus cher et où chaque seconde perdue sera difficile à rattraper.

Alors, aux candidats qui veulent nous montrer qu’ils savent tenir une poêle, je poserais une question simple : savez-vous tenir un gouvernail ? Savez-vous dire où nous allons ? Savez-vous réunir ceux qui ne se parlent plus ? Savez-vous demander des efforts sans briser l’espérance ? Savez-vous restaurer l’autorité sans renoncer à la fraternité ? Savez-vous faire de nos différences autre chose qu’une addition de clientèles électorales ? Pourrez-vous inspirer Confiance Espérance et Solidarité ?

Car voilà finalement ce que nous attendons d’un chef. Non pas qu’il nous nourrisse et nous engraisse, mais qu’il nous élève. Non pas qu’il mette simplement la table, mais qu’il nous rassemble autour d’elle. Et surtout, lorsqu’il faudra quitter la table et affronter la tempête, qu’il sache reprendre le gouvernail, fixer le cap et nous donner une raison d’avancer ensemble.

Un pays n’attend pas de son président une recette. Il attend une direction, une espérance et un destin.

Patrick Pilcer

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