Les chroniques de Patrick Pilcer
En Mai 68, les étudiants de la Sorbonne criaient : « CRS-SS ».
Le slogan était violent, excessif, bien sûr historiquement contestable. Mais il est resté dans les mémoires parce qu’il disait quelque chose de la défiance d’une époque envers la légitimité du bras armé de l’Etat. Près de soixante ans plus tard, ne devrait-on pas tous crier « Les RS-SS ». RS pour Réseaux sociaux bien sûr.
Je n’écris évidemment pas que les réseaux sociaux sont les SS. Comparer un tweet, même ignoble, aux crimes nazis serait une absurdité historique et une indécence morale. J’écris autre chose. J’écris que toute démocratie devrait s’inquiéter lorsque réapparaissent, sous des formes nouvelles, trois vieux réflexes de l’humanité : désigner, déshumaniser, livrer à la foule.
Et les réseaux sociaux sont devenus une formidable machine à fabriquer des foules, et à les manipuler.
Il suffit désormais d’un nom, d’une photo, d’un extrait de phrase sorti de son contexte ; ajoutez quelques mots d’une personnalité suffisamment suivie et le mécanisme se met très rapidement en marche. Des milliers de comptes arrivent. Certains argumentent. D’autres insultent. D’autres menacent. D’autres encore ne savent même plus exactement pourquoi ils sont là. Ils savent seulement qu’il y a quelqu’un à haïr. La recette est pourtant vieille comme le monde.
Et la haine possède cette propriété fascinante : elle crée instantanément une communauté entre des gens qui ne se connaissent pas.
On ne partage plus une idée. On partage une cible. C’est la meute.
Les Juifs connaissent cette mécanique. Ils la connaissent même depuis très longtemps. Le vocabulaire change. La technologie change. Les prétextes changent. Mais la désignation demeure. Le mécanisme est identique.
Depuis le 7 octobre, quelque chose s’est libéré. La critique d’Israël, souvent légitime, nécessaire, démocratique, comme pour tout pays, s’est transformée en autre chose. On tient le procès permanent de ceux qui aiment Israël, on jette le soupçon sur celui qui le défend. On impose au Juif de se désolidariser d’Israel, voire d’appeler à sa destruction pure et simple.
Le bon Juif serait pour les chefs de la meute celui qui condamnerait suffisamment Israël, celui qui préciserait immédiatement qu’il n’est pas sioniste, celui qui présenterait son certificat de bonne conduite afin d’avoir le droit de participer au débat.
Le mauvais serait celui qui rappelle les faits et l’histoire, qui refuse le manichéisme, qui cherche la Vérité, voire celui qui simplement doute.
Le «Satan» serait celui qui simplement aime Israël, adore s’y balader, y a des amis.
Alors celui qui y possède de la famille, qui considère que le peuple juif a droit, lui aussi, à un État, qui refuse de demander pardon d’exister, celui-là, pour cette meute, mérite le bûcher ou le four !
Barbara Butch connaît la meute. Après les Jeux olympiques de Paris, elle a reçu insultes antisémites, homophobes, sexistes, grossophobes, menaces de viol et menaces de mort. Puis la haine numérique a fini par sortir de l’écran. À Grenoble, en juillet, son concert a été interrompu violemment.
C’est peut-être cela que nous n’avons pas suffisamment compris : la haine virtuelle ne reste jamais virtuelle. Un mot numérique peut devenir une bouteille lancée réellement. Une désignation peut devenir une intimidation. Un hashtag peut devenir une foule.
Amir a lui aussi connu les appels au boycott. Pourquoi ? Parce qu’il est franco-israélien. Parce qu’il aime Israël. Il a fini par répondre avec une phrase admirable de simplicité : « La haine, le racisme, je les laisse aux autres. »
Joann Sfar, lui, raconte les insultes antisémites reçues sur les réseaux et cette étrange solitude des Juifs français depuis le 7 octobre. Il continue pourtant de dessiner, de parler, de porter publiquement son étoile de David.
Comme si, face à ceux qui voudraient rendre le Juif invisible, la première résistance consistait simplement à rester visible.
D’ailleurs, ne devrions-nous pas imiter le roi du Danemark qui, lorsque les nazis imposèrent l’étoile jaune, décida de la porter lui-même, par solidarité ?
La meilleure réponse à la haine de cette meute est là, portons tous l’étoile de David, comme un bouclier pour défendre nos valeurs !
Tous les jours, d’autres noms apparaissent. D’autres personnes sont exposées. D’autres foules numériques sont convoquées. Avec toujours le même mécanisme. La désignation. Puis le commentaire. Puis le partage. Puis la meute.
Personne, individuellement, n’est responsable de la totalité. C’est précisément ce qui rend la chose si confortable. Dans une foule numérique, chacun peut jeter sa petite pierre en expliquant qu’il n’a tué personne. Un emoji. Une insulte. Un repost. Une insinuation. Puis on rentre dîner, et on se couche, tranquillement.
La haine moderne possède cette élégance technologique : elle permet de salir quelqu’un sans même se salir les mains.
Il faut ici être extrêmement clair. Critiquer Israël n’est pas antisémite. Manifester pour les Palestiniens n’est pas antisémite. Dénoncer Ben Gvir ou Smotrich, voire Netanyahou, n’est pas antisémite. Refuser une guerre, réclamer un cessez-le-feu, dénoncer la souffrance des civils palestiniens : rien de cela n’est antisémite. Et heureusement.
Mais désigner un Juif parce qu’il est juif ou parce qu’il aime Israël, c’est autre chose. C’est de l’antisémitisme !
Exiger des artistes juifs ou israéliens qu’ils passent un examen idéologique avant de pouvoir monter sur scène, c’est autre chose. C’est de l’antisémitisme !
Faire de chaque Juif le représentant comptable des décisions d’un gouvernement situé à quatre mille kilomètres, c’est autre chose. C’est de l’antisémitisme !
Et considérer qu’un artiste, un intellectuel, ou un quidam juif doit être boycotté en raison de sa religion nous entraîne sur un chemin que l’Europe devrait reconnaître avant tout le monde.
Il existe une frontière ; cette frontière porte un nom : l’individu. Une démocratie juge des actes. Une meute juge des identités et colle des étiquettes.
Les réseaux sociaux n’ont évidemment pas inventé la haine. Ils lui ont donné quelque chose de beaucoup plus précieux : la vitesse, le sentiment d’anonymat et d’impunité.
Autrefois, il fallait imprimer un tract. Réunir une foule. Coller des affiches. Aujourd’hui, quelques secondes suffisent. La haine voyage à la vitesse de la fibre optique. La nuance, elle, prend du temps, elle voyage encore à pied. Elle a besoin d’examiner, de peser, de penser. Voilà pourquoi elle arrive toujours après. Après l’insulte. Après la capture d’écran. Après la réputation détruite. Après la menace. Après la peur. Après la violence.
Nous avions imaginé Internet comme la grande agora démocratique. Tous pourraient parler. Tous pourraient répondre. Tous pourraient accéder au savoir, à la connaissance. C’était magnifique. Nous avions simplement oublié une chose : donner un mégaphone à chaque citoyen, c’est aussi donner un mégaphone à chaque haine. Nous avions surtout oublié que pour chaque voix de « Prix Nobel », il y a des millions de voix d’ignares et d’imbéciles !
Les réseaux sociaux avaient promis de donner une voix à chacun. Ils ont parfois surtout donné une foule à chaque haine. Et les algorithmes ont découvert quelque chose que les démagogues savaient depuis toujours : la haine rapporte. Elle retient l’attention. Elle provoque le clic. Elle augmente l’engagement.
La nuance, elle, ennuie. La complexité fatigue. La haine, par contre, fidélise.
Alors nous avons construit un système économique dans lequel la haine est une matière première, et nous sommes, bêtement, surpris quand elle dégénère en violence.
Mais il serait trop facile d’accuser seulement X, Instagram, TikTok ou Facebook. Les algorithmes n’ont pas inventé nos pulsions. Ils les ont industrialisées.
La responsabilité appartient aussi à ceux qui disposent de centaines de milliers, parfois de millions d’abonnés. À partir d’une certaine audience, publier un nom n’est plus seulement s’exprimer. C’est exercer un pouvoir. Et tout pouvoir devrait entraîner une responsabilité.
Celui qui montre quelqu’un à une foule immense ne peut pas toujours prétendre ensuite n’être pour rien dans ce que fait la foule. Il existe une responsabilité de la parole. Une morale du clic.
Avant de publier un nom, demandons-nous : pourquoi ai-je besoin que des milliers de personnes sachent qui est cette personne ? Pour discuter de ses idées ? Ou pour qu’elles sachent qui détester ? Cette question devrait hanter chaque influenceur, chaque militant, chaque journaliste, chaque responsable politique.
Car les pogroms commencent rarement par des pogroms. Ils commencent par des mots, des rumeurs, des caricatures, des accusations, des gens que l’on désigne comme différents. Puis suspects, puis coupables, puis indésirables.
Je ne dis pas que nous sommes en 1933. Justement. Nous savons ce qui s’est passé en 1933. Cette connaissance devrait nous rendre plus vigilants, pas moins. L’Histoire ne se répète jamais exactement. La haine change de vêtements. Elle apprend notre vocabulaire. Elle adopte nos technologies. Et elle ouvre un compte sur X.
Les RS-SS. La formule choquera. Elle doit choquer. Je la propose pour choquer, non pas parce qu’elle assimilerait les réseaux sociaux aux bourreaux de la Shoah. Elle doit choquer parce qu’elle nous oblige à regarder une question que nous préférerions éviter : que devient une société lorsque la désignation publique d’un individu redevient un divertissement collectif ?
Mai 68 criait « CRS-SS » contre l’autorité. En 2026, peut-être devons-nous apprendre à nous méfier aussi de la foule. La liberté d’expression est sacrée. Mais comme toute liberté, elle prend vie quand on lui donne un cadre, des limites. Sinon, c’est l’anarchie, la chienlit, le chaos…
Surtout la liberté d’expression n’oblige personne à devenir cruel. Elle autorise à combattre une idée, jamais à détruire un être humain. Elle permet de dénoncer les actes d’un État, une politique, des faits, jamais de rendre comptable chaque Juif de ses décisions.
Elle donne le droit de parler. Elle n’abolit pas le devoir de penser.
Il existe dans la tradition juive une idée magnifique : les mots créent le monde. La Genèse commence par une parole. « Que la lumière soit. Et la lumière fut. » Mais si les mots peuvent créer, ils peuvent aussi détruire. Nous avons donné à nos mots une puissance que jamais aucune génération avant nous n’avait possédée.
Un homme assis seul dans sa chambre peut désormais parler instantanément à des millions d’autres. C’est presque un pouvoir divin. Nous l’utilisons parfois avec la sagesse d’un enfant en colère.
Alors peut-être est-il temps de retrouver une vieille vertu devenue révolutionnaire : la responsabilité. Avant de partager, avant de désigner, avant de condamner, avant de livrer quelqu’un à la meute, souvenons-nous simplement qu’au bout de l’écran, il n’y a pas un compte. Il n’y a pas un avatar. Il n’y a pas un Juif, un Arabe, un sioniste, un antisioniste, un adversaire ou un ennemi. Il y a un être humain.
Et aucune civilisation ne devrait avoir besoin d’une nouvelle catastrophe pour se souvenir de cela.
Alors, portons tous une Etoile de David, non pas parce que nous sommes roi du Danemark mais parce que nous sommes Radicalement Républicain. Faisons du port de cette étoile le nouveau bouclier de notre République.

Patrick Pilcer