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Le pire

Un adolescent lynché à mort par cinq jeunes barbares complètement déshumanisés. 

Le moins pire : Des gamins qui rackettent les passants au bord d’un canal parisien, sous couvert de jeu et font vivre un enfer aux habitants. 

Deux faits de société, deux échelles de gravité totalement différentes, mais un même vertige : celui d’une jeunesse qui semble avoir perdu la notion de limite, de conséquence, d’autrui. On se hâte d’incriminer les réseaux sociaux, les écrans, la société entière, comme une fatalité collective dont personne n’est responsable.

Je n’ai ni analyse sociologique ni solution toute faite à proposer. J’ai simplement envie de partager une expérience vécue il y a quelques mois : 

Dans le cadre d’un vaste projet d’écriture, j’avais été invitée à intervenir dans des centres sociaux, pour accompagner des jeunes dans la création de fictions littéraires.

La première structure était flambant neuve. Les animateurs, jeunes, souriants et sympathiques, m’ont présenté « mon groupe ». 10 jeunes, entre 13 et 16 ans, absorbés par leur téléphone. Seuls 7 ont accepté de se lever et de me suivre dans la salle. Les autres ont décliné, avec un argument laconique : « flemme ». Les éducateurs se sont montrés désolés, mais résignés : « on ne peut pas les forcer hein ».

Ils m’ont prévenue que ça allait être compliqué de les garder concentrés plus de 15 minutes, et sont repartis vaquer à leurs occupations, me laissant me débrouiller seule. Effectivement, ce fut compliqué. Les ados se levaient sans cesse, pour se chamailler, pour se montrer une vidéo sur leur téléphone. L’un des fauteuils sur lequel ils n’arrêtaient pas de sauter pour se bagarrer a fini par éclater. Personne ne s’en est inquiété. Le lendemain, il avait simplement été remisé dans un coin de la pièce et il y avait une chaise de plus. 

À force de crier pour tenter de me faire entendre, je n’avais plus de voix à la fin de la semaine et j’étais épuisée. Ce qui m’a le plus marquée, c’est leur difficulté à s’exprimer, à formuler leur pensée, voire même à mener une simple réflexion, autour de concepts pourtant simples, comme les motivations d’un personnage, ses objectifs, son caractère etc. À chaque question du type « mais pourquoi, là, ton héros, il voudrait attaquer l’autre ? » ou bien « comment ça se fait que le personnage agisse ainsi et devienne méchant subitement ? », je n’ai obtenu que des réponses évasives. « Chais pas… comme ça ».

J’ai terminé cette intervention dans un état d’abattement total. Quel avenir pour des gamins de 13 ans, réfractaires à toute contrainte, ayant pour seuls modèles des influenceurs ou des rappeurs, et qui multiplient les références obsessionnelles et précises aux armes (AK-47 et Kalachnikov) ? Comment s’intégreront dans la société ces adolescents tellement dépourvus de cadres et de filtres qu’ils font sans cesse des « blagues » sur Hitler et Ben Laden ?

À la fin, les animateurs m’ont dit qu’ils allaient organiser un atelier supplémentaire, pour que les jeunes illustrent l’histoire qu’ils avaient imaginée, au moyen de la toute nouvelle imprimante 3D que le centre venait d’acquérir. 

Finalement, les dessins n’ont jamais été réalisés, parce qu’aucun des participants n’a trouvé la motivation et l’envie d’apprendre à utiliser l’imprimante.

Flemme.

La semaine suivante, je suis intervenue dans un autre centre social, dans une autre ville, à quelques kilomètres du premier. Inutile de vous dire que je m’y suis rendue avec des semelles de plomb : même population, même contexte et, au vu du bâtiment, beaucoup moins de moyens. Alors que je m’apprêtais à vivre le pire, j’ai, contre toute attente, passé une semaine pleine de fraîcheur, aux côtés de ces jeunes, attachants, vifs, drôles et curieux.

Ceci, je le dois à leur animatrice, une petite dame, perdue au milieu de ces grands ados dont la plupart la dépassaient d’une bonne tête. Dès la première prise de contact, le ton était donné : « Allez tout le monde, on se met debout pour se présenter, comme on l’a appris, on relève la tête, on articule ». Pas de téléphone portable pendant la séance, on ne se lève pas à tout moment, et on demande la parole quand on a quelque chose à dire. Intraitable sur la politesse, le respect des règles, mais exigeante aussi sur le fond. « Je suis sûre que tu peux faire mieux. Réfléchis. » est une phrase que je l’ai entendue souvent prononcer.

Je l’ai trouvée parfois sévère, recadrant la moindre dérive, n’hésitant pas à exclure, au bout du deuxième avertissement, celui qui avait eu le malheur d’être trop dissipé et de jouer sur son téléphone : « Je t’avais prévenu. Tu connaissais les conséquences ».

Sévère mais d’une bienveillance réelle, s’improvisant traductrice avec l’un d’eux qui maîtrisait mal le français mais qui débordait d’imagination. 

Avec elle, pas d’obsession malsaine pour les armes ni de plaisanteries douteuses. Pas une seule fois dans la semaine, elle n’a lâché son groupe, mettant à profit les moments de pause pour discuter, échanger ou même apprendre, de manière ludique. Le jeu préféré des jeunes consiste à s’amuser à « bien parler ». Tout le monde se vouvoie pendant le temps du déjeuner, et, la bouche en cœur, use et abuse des formules de politesse. 

— Auriez-vous l’obligeance de me passer une part de pizza ?

— Avec plaisir, je vous en prie.

Celui qui maîtrise mal le français n’a retenu que le mot « cordialement » dont il ponctue avec bonne volonté chacune de ses phrases : « merci pour le Coca. Cordialement ».

J’ai terminé cette semaine très émue et je pense encore très souvent à cette animatrice. J’ai cru comprendre qu’elle allait partir bientôt à la retraite et ça m’attriste. Je ne suis pas la seule.

Visiblement, les jeunes l’adorent, elle qui a voué toute sa vie à les cadrer et à leur inculquer des règles. Sait-elle à quel point son travail est utile et essentiel ? Se rend-elle compte qu’en incarnant ce mélange d’autorité, de fermeté et d’attention, elle leur a donné exactement ce dont ils avaient besoin ?

J’ai oublié de vous dire son prénom. Il est si merveilleusement prédestiné que je n’aurais pas osé l’inventer. Marianne. 

Elle s’appelle Marianne… 

Nathalie Bianco

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