Pendant quelques années, beaucoup ont cru que l’intelligence artificielle allait produire une écriture supérieure. Plus rapide, plus riche, plus élégante. En réalité, elle a surtout révélé l’état catastrophique de la prose contemporaine. Car une machine apprend sur ce qu’on lui donne à manger. Et ce qu’on lui a donné, c’est une immense décharge de tribunes interchangeables, d’éditoriaux gonflés au vide, de dissertations et de commentaires politiques écrits comme des modes d’emplois.
On ne l’a pas vu venir. Pas d’explosion, pas de scandale, juste une lente noyade dans un océan de remplissage de phrases interchangeables.
Aujourd’hui, presque tout ce qu’on lit articles, rapports, mails, posts, sort du même moule. Dès les premières lignes on reconnaît le même rythme artificiel, la même voix aseptisée et l’absence totale de vie.
L’IA a imposé ses tics, et ces tics ont tout contaminé avec les martèlements, les anaphores, les énumérations inutiles et le remplissage partout.
L’IA adore les deux points qu’il utilise à toutes les sauces et les adverbes boursouflés, qui reviennent comme « posture, enjeu majeur, écosystème, holistique, résilience, paradigme, réel, slogans … et la panoplie des mots que l’on retrouve dans tous les textes.
Mais le pire, c’est le biais cognitif de l’IA. Elle est programmée pour la moyenne statistique, fuit l’extrême, la polémique, la controverse. Elle privilégie le consensus et le politiquement correct jusqu’à l’absurde.
L’IA ne peut pas faire autrement elle est programmée pour reproduire ce qu’elle a enregistré le plus souvent dans ses recherches. Son véritable talent consiste à transformer le vin en eau. Donnez-lui une intuition audacieuse, elle vous la rendra raisonnable, une colère, elle vous la rendra modérée, une pensée vivante, elle vous la restituera sous forme de communiqué administratif.
L’IA a tué dans l’œuf la créativité. Pourquoi se creuser la tête pour trouver une image puissante, une formule qui claque ou une idée qui dérange quand la machine offre en trois secondes un paragraphe insipide mais acceptable ?
La créativité a besoin de friction, de risque, de maladresse, d’excès. L’IA les a supprimés. Elle a atrophié l’imagination humaine qu’elle a remplacée par des textes sans voix et sans âme.
L’éducation littéraire est en train de crever. Les élèves rendent des copies impeccables, mais totalement mortes. Les professeurs avouent qu’ils ont du mal à distinguer le vrai travail du texte généré. On n’apprend plus aux jeunes à écrire avec leur voix, leurs tripes, leurs lectures, mais à « bien structurer » avec l’IA. On élève des machines à penser qui se prennent encore pour des humains, on forme une génération qui ne saura plus ni lire ni écrire vraiment, et on pousse vers la sortie la sensibilité littéraire, la capacité à reconnaître une voix singulière, le plaisir du style personnel.
Déjà l’homme n’existe plus dans ses textes. Sa pensée vive, contradictoire, parfois géniale, ou conne, mais vivante, se dissout dans ce brouillard de phrases bien élevées.
L’homme a délégué notre langue, notre pensée et notre créativité à des machines qui n’ont jamais saigné, jamais ri, ni jamais pleuré
Il se complait dans cette daube et accepte cette bouillie parce que c’est plus confortable, plus rapide, plus « efficace ». Il est devenu trop fainéant pour suer sur ses propres mots, trop lâche pour défendre sa voix. Plutôt que de lutter, de tâtonner, pour accoucher d’un texte qui lui ressemble, il préfère cliquer sur « générer » puis se glorifie du résultat
Pourtant, un vrai texte existe par ses failles, ses cris, ses angoisses, ses contradictions et ses cicatrices. Il vit par ses maladresses, ses excès, ses colères mal contrôlées, ses tremblements. Si on n’y retrouve pas la voix brute, imparfaite et vibrante de l’homme avec sa sueur, ses blessures et sa chair, le texte est mort car ce n’est plus de l’écriture, c’est de la production industrielle.
Éric Schmidt, PDG de Google de 2001 à 2011, l’avait dit : « personne n’est prêt. Le véritable bouleversement n’est pas l’arrivée de l’intelligence artificielle, mais notre incapacité à mesurer ce qu’elle annonce ».
Des chercheurs d’Oxford et de Cambridge ont publié un article montrant que, lorsque l’IA est entraînée sur des textes eux-mêmes produits par l’IA, ses performances se dégradent progressivement. À chaque génération, elle perd une partie de l’information d’origine, au point d’oublier peu à peu les données issues des productions humaines.
Il est encore temps de se révolter. D’écrire mal. D’écrire trop. D’écrire faux. De jurer, d’exagérer, de se contredire, de salir la page. De retrouver la rage, la beauté et la liberté du texte qui n’appartient qu’à soi.
Parce que si nous abandonnons notre langue, notre créativité et notre pensée aux machines par pure paresse, ce n’est pas seulement notre style qui mourra.
C’est nous qui disparaissons.
Silvia Oussadon Chamszadeh