L’époque est aux particularismes, aux affrontements et aux clivages. Et chacun emploie son énergie à disqualifier le camp d’en face.
Des racines différentes, mais un sentiment d’appartenance commun ?
Hum… dites, vous ne cultiveriez pas quelques inconscients relents colonialistes, vous ?
Des valeurs partagées revendiquées ? Hum… dites, vous ne seriez pas un peu réac, vous ?
L’attachement à son pays ? Hum… dites, vous ne seriez pas un peu facho, vous ?
On a épuisé, les uns après les autres, presque tous les terrains où il était encore possible de se retrouver. Il ne nous reste plus grand-chose à célébrer ensemble.
Alors, c’est plus fort que moi. Chaque dernier dimanche de mai, quand je vois les rues envahies de gens avec des bouquets de fleurs, je ne peux pas m’empêcher de sourire.
Ils sont tous là. Les grands dadais maladroits qui mettent les pieds chez un fleuriste une fois par an et repartent avec des roses emballées dans du papier kraft en se demandant si c’est trop, pas assez, ou si la couleur veut dire quelque chose.
Les fêtards mal réveillés qui ont le regard encore brouillé de la veille, mais qui tiennent leurs fleurs bien droites, comme une preuve.
Les mioches hauts comme trois pommes, qui trimballent des bouquets plus grands qu’eux et tirent sur la veste de leur père, impatients d’arriver.
Les mères qui accompagnent leurs enfants chez leur propre mère, et portent les deux rôles en même temps.
Les ados qui hésitent devant les prix en faisant un calcul mental.
Les femmes qui choisissent avec soin, qui savent exactement ce qu’elles veulent et qui connaissent les fleurs par leur nom.
Les jeunes hommes qui ont le même geste que leur père sans le savoir encore.
Les prévoyants, qui ont commandé à l’avance.
Les retardataires essoufflés qui prendront ce qui reste, soulagés d’apprendre que non, ce n’est pas un cactus, mais une plante grasse.
Les appliqués, qui notent les conseils d’entretiens sur un petit carnet.
Les plus âgés qui choisissent longtemps, très longtemps, avec une attention qui ressemble à une prière, comme si l’enjeu dépassait largement les fleurs et portait sans le dire la crainte que ce bouquet soit, un jour, le dernier.
Les couples qui achètent des compositions spectaculaires pour la belle-mère, en espérant que ça suffira.
Les familles qui naviguent entre deux adresses, deux bouquets, deux déjeuners.
Ceux qui habitent loin et ont commandé quelque chose à livrer en croisant les doigts pour que ça arrive à temps.
Ceux qui se sont cotisés. Les enfants uniques qui se débrouillent tout seuls.
Ceux qui iront poser leur petit bouquet devant une photo ou une tombe.
L’universalisme n’est plus à la mode, c’est entendu. Mais il résiste, obstinément, dans les endroits où personne ne le cherche. Dans une rue, un dimanche matin, dans des mains qui tiennent des fleurs, dans un geste aussi vieux que le monde et aussi banal que l’amour. Ce n’est pas rien, un bouquet. C’est une trêve. Une parenthèse dans laquelle, pour une fois, personne ne demande à l’autre ce qu’il pense de quoi que ce soit. On va juste voir sa mère.
Et ceux qui n’y vont pas, ou qui ne peuvent plus, ont quand même une pensée, quelque part, pour elle.
Hum… Dites, vous n’auriez pas eu une maman, vous ?
Nathalie Bianco