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Grasset : La petite caste et le Grand Manitou

À Saint-Germain-des-Prés, il existe une météo particulière. Dès qu’un directeur d’édition change de chaise, on annonce une tempête historique, un basculement du monde et, les jours d’excès, la fin de la civilisation du livre.

Le départ de Olivier Nora des Éditions Grasset aurait pu être traité comme ce qu’il est dans la plupart des univers normaux, comme une réorganisation interne, un jeu de gouvernance, une ligne managériale qui se déplace.
Mais nous sommes ici dans un territoire où l’organigramme prend toujours des airs de tragédie grecque et où la moindre réunion de direction se transforme en épisode perdu de l’Apocalypse selon Saint-Germain.

Très vite, un nom a été invoqué, comme une explication magique, une incantation, Vincent Bolloré, devenu dans certains cercles l’équivalent éditorial du grand méchant loup. Il souffle sur les maisons, déplace les directeurs et selon la version la plus sophistiquée, il lirait même les manuscrits par télépathie pour mieux orienter le destin de la littérature française.
C’est pratique, on n’a plus besoin d’analyser une organisation, ni des arbitrages économiques, ni même l’ennuyeuse réalité des groupes éditoriaux. On prononce son nom, et tout s’éclaire ou s’assombrit, ce qui est plus conforme à la tradition intellectuelle locale.

Dans ce théâtre, les auteurs jouent leur rôle avec une application remarquable. Certains quittent la scène en claquant des portes symboliques, d’autres publient des lettres collectives qui donnent à chaque phrase la solennité d’un manifeste historique. On s’y croirait presque, si l’on oubliait qu’un bon nombre de ces insurgés ont connu des carrières longues, confortables et très bien accompagnées par les mêmes structures qu’ils découvrent soudain avec une inquiétude métaphysique.

La gauche dite « caviar », pour reprendre une catégorie sociologique désormais aussi stable qu’un meuble ancien, observe la scène avec gravité. Elle voit dans chaque réorganisation éditoriale un signe du déclin de l’esprit critique, tout en continuant à fréquenter les mêmes lieux, les mêmes pages, les mêmes micros, en guise de résistance parfaitement compatible avec les cocktails.

Quant aux analyses, elles se divisent en deux « Grandes Ecoles ». Les unes parlent de prise de pouvoir idéologique comme on parlerait d’une invasion extraterrestre avec beaucoup d’effroi et très peu de courage. Les autres découvrent soudain que l’édition est une industrie, une découverte toujours tardive, mais régulièrement saluée comme une révélation majeure.

Et pendant ce temps, la réalité reste d’une sobriété désarmante. Les décisions de gestion, les stratégies de groupe, les réorganisations internes… Bref, tout ce qui ne fait jamais une bonne chronique culturelle, mais constitue pourtant l’essentiel de ce qui se passe.

Il faut reconnaître à ce milieu une qualité rare ; sa capacité à transformer des mouvements administratifs en fresques métaphysiques. Là où d’autres verraient un changement de direction, il voit une bataille pour l’âme de la France, et là où il y a un ajustement d’entreprise, il lit une tragédie de la pensée.

Et ainsi, de Grasset à Saint-Germain, chacun joue sa petite musique. Les uns gèrent, les autres s’indignent, certains s’exilent symboliquement, d’autres reviennent dès la saison suivante, le tout dans une chorégraphie bien rodée, où l’on confond volontiers l’importance d’un événement avec l’intensité de ses propres troubles.

À la fin de la pièce, il reste une certitude. Les livres continueront d’être publiés. Les indignations aussi.

Le Grand Manitou, Bolloré, continuera de promouvoir la littérature française et la liberté d’expression, laquelle ne semble exister chez ses adversaires, que lorsqu’elle épouse leur propre idéologie et leur mode de pensée.

Et les tempêtes continueront d’exister, mais uniquement dans les petits verres d’eau de la « petite caste ».

Silvia Oussadon Chamzadeh

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