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Chaines d’information en continu ou le triomphe du bruit

Il faut avoir le courage de le dire clairement : une partie croissante des chaînes d’information en continu ne fait plus du journalisme.

Elles occupent l’espace.

Elles remplissent le silence.

Elles produisent du bruit. Pire, elles ne produisent que du bruit.

Le journalisme est une discipline exigeante. Il suppose du temps, du doute, de la vérification. Il implique une confrontation patiente aux faits, une résistance à la tentation de conclure trop vite. Bref, il suppose une forme de rigueur intellectuelle.

Rien de tout cela ne survit à l’impératif du direct permanent.

Car le direct ne tolère ni l’attente, ni l’ignorance, ni l’incertitude. Il exige une parole immédiate, quitte à ce qu’elle soit vide. Il impose une présence, quitte à ce qu’elle soit superficielle.

Ainsi est née une nouvelle caste : celle des commentateurs universels. Ils savent tout. Ou plutôt, ils parlent de tout.

Hier épidémiologistes improvisés, spécialistes du coronavirus, aujourd’hui, les mêmes, stratèges militaires, spécialistes du Moyen-Orient, demain experts en nucléaire et en économie du pétrole et du gaz. L’expertise de ces « Messieurs-Je-Sais-Tout » est moins une connaissance qu’une posture. Leur constance repose moins sur la vérité que dans l’assurance.

Platon, déjà, distinguait le savoir de l’opinion. Il appelait doxa cette parole qui circule sans fondement solide, mais qui, répétée, finit par s’imposer. Nos plateaux télévisés sont devenus le théâtre de cette doxa contemporaine. Ils diffusent des dogmes au lieu d’informer, d’éclairer, voire d’avoir l’humilité, si belle, si indispensable, de dire qu’ils ne savent pas.

Ces plateaux télé nous transmette une parole qui affirme sans savoir, qui tranche sans comprendre, qui simplifie pour simplement exister. Le problème n’est pas seulement qu’elle soit approximative. Le problème est qu’elle remplace progressivement le réel.

Hannah Arendt écrivait que la vérité factuelle est fragile, parce qu’elle dépend du témoignage et de la mémoire. Elle ajoutait que le mensonge organisé pouvait la submerger non pas en la réfutant, mais en la noyant. Trop de paroles, trop d’analyses, trop de certitudes, au point que le fait lui-même disparaît dans le flux de ses commentaires.

Ce que Guy Debord appelait, dès 1967, la “société du spectacle” a trouvé dans l’information continue son expression la plus achevée : non plus montrer le monde, mais produire en continu une représentation du monde, auto-entretenue, auto-commentée. Qui eut cru que les chaines d’information en continu confirmeraient les analyses de cet écrivain révolutionnaire et marxiste ? Qui aurait pensé que ces chaines d’inspiration capitaliste donneraient autant raison à la critique de Karl Marx sur la société de consommation, sur l’aliénation marchande, sur le fétichisme de la marchandise ?

Dans ce dispositif, le journaliste devient accessoire.

Il cède la place à l’animateur, qui distribue la parole, rythme les échanges, dramatise les oppositions. Et surtout, il veille à ce que rien ne s’arrête.

Car le silence serait fatal. Il rappellerait qu’il n’y a parfois rien à dire.

Déjà, Nietzsche, dans ses « Fragments Posthumes », dénonçait cette tentation de substituer l’interprétation au réel : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. » Mais là où Nietzsche mettait en garde contre un danger philosophique, notre époque en a fait un modèle économique. Le commentaire est plus rapide que l’enquête. L’opinion, plus rentable que le doute.

Hannah Arendt, dans « La crise de la culture », rappelait que penser, c’est d’abord suspendre son jugement. Or, que reste-t-il de cette suspension dans un univers médiatique où le silence est interdit et l’incertitude suspecte ? Il faut trancher, simplifier, polariser. Le débat devient spectacle, et le spectacle exige des positions claires, tranchées, souvent caricaturales. Non pour éclairer, mais pour capter l’attention.

Pierre Bourdieu avait pressenti cette dérive lorsqu’il dénonçait une télévision soumise aux lois de l’audience, où la vitesse et la simplification prennent le pas sur la complexité.

Nous y sommes. Une information accélérée, simplifiée, scénarisée — au point de devenir méconnaissable. Mais le véritable enjeu est ailleurs. Il est dans l’effet produit sur le citoyen. Une démocratie ne meurt pas seulement de la censure. Elle peut aussi s’épuiser dans la saturation. Trop d’informations tue l’information. Trop de commentaires tue la compréhension.

À force d’entendre tout et son contraire, de voir défiler des experts interchangeables, le spectateur ne devient pas plus éclairé. Il devient plus confus. Plus méfiant. Plus vulnérable aux discours les plus simples et donc les plus dangereux.

Ce n’est pas seulement le journalisme qui vacille. C’est la capacité collective à penser.

Et peut-être est-ce là le véritable scandale : non pas que l’on nous trompe, mais que l’on nous empêche, progressivement, de distinguer entre savoir et bruit.

Les chaînes d’information en continu ne montrent pas le monde : elles produisent un rapport au monde. Un rapport saturé, accéléré, émotionnel. Un rapport où l’événement n’existe que s’il est commenté, et où le commentaire remplace progressivement l’événement lui-même.

L’enjeu n’est pas seulement médiatique. Il est démocratique. Une démocratie ne peut fonctionner durablement sans une information fiable, hiérarchisée, contextualisée. Sans une distinction claire entre le fait et l’opinion. Sans un espace où le doute est permis.

Or, ce que produit le flux continu, c’est l’inverse : une saturation qui empêche la hiérarchisation, une confusion qui dissout la vérité, une fatigue qui décourage l’esprit critique. Il ne s’agit pas de condamner en bloc. Certaines informations passent encore, certains journalistes résistent. Mais le modèle dominant est clair : moins de faits, plus de réactions ; moins de terrain, plus de plateau. Plus de bruit. Or, le bruit n’informe pas. Il couvre. Il couvre les nuances, les contradictions, les incertitudes, bref, tout ce qui constitue la réalité.

Face à cela, il nous faut retrouver une exigence simple, presque oubliée : celle de la lenteur, du doute, de la vérification. Non par nostalgie, mais par nécessité. Car à force de commenter le monde sans le comprendre, on finit par ne plus savoir de quoi l’on parle. Et une société qui ne sait plus distinguer entre savoir et opinion n’est plus une société informée. C’est une société désorientée.

Une société qui ne sait plus faire cette distinction n’est plus une société informée. C’est une société prête à croire.

La Société des Lumières s’efface, bienvenue en obscurantisme !

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