Les civilisations sont rarement jugées sur leurs discours, mais bien souvent sur leurs silences. Encore moins sur des valeurs proclamées, mais toujours sur leur capacité à incarner ces valeurs de référence lorsque l’histoire devient tragique.
L’Europe, qui aime tant se penser comme conscience morale du monde, traverse aujourd’hui un moment bascule de son histoire. Et elle échoue à choisir le camp de ses propres valeurs.
D’un côté, nous avons nos alliés, États-Unis, Israël, engagés dans un affrontement direct avec un axe structuré autour de la mollahchie iranienne et de ses gardiens de la révolution, avec ses proxies armés et financés, le Hezbollah au Liban, la Hamas à Gaza et les Houthis au Yémen. De l’autre, une Europe hésitante, fragmentée, paralysée, qui semble avoir substitué à la prudence stratégique une forme d’abdication morale.
Il ne s’agit pas ici d’épouser une logique de guerre, mais de constater une réalité simple : lorsqu’un allié est menacé, lorsqu’un ordre international est défié par un régime qui massacre sa propre population, qui revendique ouvertement la violence comme outil politique, qui menace depuis près de 50 ans de détruire Israël, notre allié, la neutralité n’est pas une position, c’est à la fois un choix et un renoncement. Un choix honteux.
Hannah Arendt écrivait que le mal prospère moins par conviction que par absence de pensée. L’Europe contemporaine semble illustrer cette intuition : non pas tant coupable d’une stratégie alternative, que d’un refus de choisir.
Que dire, en effet, de l’Espagne refusant le survol de son territoire à des opérations logistiques alliées ? Que dire de la France entravant un vol de réapprovisionnement vers Israël, tout en laissant ses intérêts commerciaux transiter dans des zones sous influence hostile ? Comment expliquer le feu vert de l’Elysée et du Quai d’Orsay au passage du détroit d’Ormuz par un navire de CMA CGM ? En payant vraisemblablement une rançon à un régime ennemi ! Que dire de cette Europe qui, tout en invoquant le droit international tous les quarts d’heure, tolère que des routes maritimes vitales soient placées sous la menace de véritables gangsters exigeant des rançons ?
Ce n’est pas seulement une incohérence. C’est une dissonance.
Plus grave encore : cette prudence affichée à l’égard des gardiens de la révolution et de leurs milices de fous de dieu contraste avec une absence totale d’initiative pour soutenir les sociétés civiles qui, elles, aspirent à autre chose en Iran comme au Liban.
Où est l’Europe des droits de l’homme lorsque les Iraniens descendent dans la rue au péril de leur vie ? Où est-elle lorsque le Liban est pris en otage par une milice devenue État dans l’État ?
À force de vouloir éviter le conflit, l’Europe semble avoir oublié que l’histoire ne récompense pas toujours la modération, surtout lorsqu’elle confine à l’effacement.
Raymond Aron distinguait la morale de conviction et la morale de responsabilité. L’Europe contemporaine échoue désormais sur les deux tableaux : elle n’assume plus ni ses convictions, ni ses responsabilités.
Car enfin, que signifie être allié si l’on refuse d’en assumer les conséquences ? Que signifie défendre des valeurs si l’on se dérobe lorsqu’elles sont menacées ?
L’esprit de résistance face au nazisme, ce bel esprit de résistance qui permit la reconstruction de la France comme de l’Europe en effaçant la honte de la collaboration, semble aujourd’hui remplacé par une forme plus insidieuse : non pas cette fois une collaboration active, mais ce que l’on pourrait appeler une collaboration par inertie. Une disposition à s’accommoder, à contourner, à éviter — au nom d’un pragmatisme qui n’est souvent que le masque d’une peur.
Cet « accommodement » était flagrant sur certains plateaux de chaines d’information en continu. Avant que le colonel américain ne soit secouru au cours d’une opération à la James Bond, certains commentateurs semblaient se délecter de cette situation et parlaient de déroute de Trump, de bourbier, après à peine un mois de guerre et 20 000 opérations aériennes réussies, face à un « grand » Iran qui résiste et pourrait gagner la guerre.
Pendant ce temps, la réalité était, disons, différente. Les Etats-Unis opéraient au beau milieu de l’Iran, y montaient une base aérienne du jour au lendemain, déployaient une centaine de GI’s, détruisaient les convois de pasdarans et sauvaient leur soldat. Les mollahs et les gardiens de la révolution avaient tellement peur de se déplacer qu’ils incitaient la population locale à chercher ce soldat, et donc à risquer leur vie.
L’histoire, pourtant, est cruelle avec les continents qui doutent trop longtemps d’eux-mêmes.
Il ne s’agit pas d’appeler à l’escalade, mais de rappeler une évidence oubliée : la paix ne se maintient pas uniquement par le retrait, mais aussi par la clarté. Souvent par le courage.
L’Europe n’est pas condamnée à la faiblesse. Mais elle devra, tôt ou tard, choisir entre être un acteur ou demeurer un spectateur — entre assumer son rôle dans le monde ou s’en remettre aux décisions des autres.
Nos autres alliés, les pays du Golfe, s’interrogent sur notre attitude et notre passivité. Nous étions contents de leur vendre des Rafales et des chars Leclerc. Attendons de voir s’ils n’annulent pas leurs dernières commandes et les contrats qui nous unissent.
Car à force de ne pas vouloir choisir son camp, on finit toujours par choisir celui de son propre effacement, voire de sa défaite. N’entendez-vous pas l’écho de la voix de Winston Churchill : vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre !

Patrick Pilcer