Les deux styles fondateurs de la musique afro-américaine, le Spiritual /Gospel et le Blues ont quasiment disparu de la scène musicale. Ils sont pourtant à l’origine du Jazz, de la Soul, du Rock et de ses dérivés.
Le Blues a déferlé en Europe au tout début des années 60 et a suscité l’intérêt d’un large public peu intéressé jusque-là à la musique folklorique afro-américaine.
Ces chants sont nés à la fin du XIXème siècle peu après la fin de la guerre de Sécession et ses origines se trouvent dans les ballades anglaises, les chants de travail du temps de l’esclavage. Néanmoins, comme pour le spiritual, l’héritage africain est indéniable. Les premiers blues connus par le disque n’ont pas encore une structure bien définie, qui varie de huit à seize mesures pas toujours à quatre temps. Jouer le Blues est à la portée de tous car seuls trois accords le composent.
Les premiers instruments des bluesmen sont ceux utilisés par les Blancs dans la country music (la musique des péquenots), à savoir le violon et le banjo. Ils opteront bien plus tard pour la guitare et le piano. A l’époque on ne trouvait des guitares qu’au Texas et au Mexique. Elles ne furent distribuées aux Etats Unis qu’au début des années 1900.
Le country blues est né dans le delta du Mississippi. Ses premiers interprètes sont des marginaux issus d’une frange particulièrement défavorisée : les handicapés et en particulier les aveugles (Blind Lemon Jefferson, Blind Blake…), les condamnés pour meurtre (Leadbelly, Son House…) et tous ceux qui préfèrent la vie de musicien itinérant à celle beaucoup plus pénible qui leur est réservée par les patrons blancs. Certains d’entre eux deviendront des professionnels, ne se produiront plus au coin d’une rue mais dans des cafés, cabarets et théâtres.
Le blues commente, souvent avec des mots à double sens, la vie des Noirs et les grands évènements politiques, économiques ou climatiques du pays : la ségrégation, l’intransigeance des patrons blancs, une vie sans espoir d’un monde meilleur, l’amour déçu, le sexe, l’alcoolisme, et l’actualité du moment comme l’inondation suite à la grande crue du Mississippi en 1927 ou le crash boursier de 1929.
Les paroles des blues sont écrites ou improvisées et il est curieux de constater que la majorité des amateurs français de blues ne comprennent pas l’anglais ! L’émotion, le feeling leur suffisent. Le charme du blues réside pourtant dans les textes. Le regretté strasbourgeois Robert Noss, grand connaisseur du blues, m’a raconté qu’il avait écouté religieusement l’Empty bed de Besssie Smith en compagnie de Mae Mercer. Cette attitude respectueuse pour ce blues du plumard vide avait fait éclater de rire la chanteuse.
Les chanteuses dites de blues classique sont les premières à être enregistrées en 1920 dans la série des disques « de la race » Okeh. Elles sont chanteuses, danseuses et comédiennes et se produisent sur la scène des théâtres dans les spectacles pour gens de couleur. Parmi elles, la talentueuse Bessie Smith devient dès 1923 « l’impératrice du blues ». Au sommet de sa popularité, elle est la vedette d’un court métrage de 16 minutes Saint. Louis Blues 1929.
De petits orchestres de blues et de musique populaire font danser au son des Jug bands. L’instrumentation est primitive : le Jug, cruche à Whiskey à col étroit, le kazoo, peigne entouré d’un papier de soie, le banjo ou la guitare avec quelquefois le violon et le washboard, planche à laver métallique sur laquelle le musicien imprime le rythme avec ses doigts munis de dés à coudre. Si Chicago, Memphis, Saint Louis, Atlanta sont les grands centres du blues, une forme plus instrumentale et plus joyeuse se développe à Kansas City : le boogie-woogie, style pianiste du blues.
Le blues authentique, une musique populaire typiquement noire, s’adresse à la communauté afro-américaine. Sa structure se stabilise en douze mesures composées de trois strophes. Le texte de la première se répète une deuxième fois et la dernière strophe en est la conclusion. Chacune contient deux mesures chantées et deux mesures instrumentales.
Les disques Race Records sont distribués dans tout le pays mais ne font pas l’unanimité. La petite bourgeoisie noire très religieuse qualifie le blues de musique du diable. Quant au grand public américain blanc, il ignore tout de ce style musical qu’il découvre au début des années soixante grâce à Bob Dylan, Janis Joplin… Les vedettes anglaises, dont les Rolling Stones, se sont largement inspirés du blues et font connaître ses interprètes en les programmant en première partie de leurs concerts. En Europe, les Allemands Lippman et Rau organisent les tournées American Folk Blues Festival 1963-1972, qui présentent les plus grands bluesmen redécouverts. Des millions de spectateurs adhèrent à cette musique et la vente de disques et vidéo est phénoménale. Cette mode ne dure qu’un temps et le public se tourne à la Pop et au Rock.
De nombreux artistes blancs ont été influencés par le blues, en particulier les chanteurs anglais. Elvis Presley doit son succès au chanteur Wynonie Harris dont il a non seulement emprunté son répertoire mais également son jeu de scène.
Le blues contemporain, comme le Jazz et le Gospel, est aujourd’hui enseigné dans des écoles de musique et a perdu son authenticité. En 1983 j’assistais à la revue One More Time au Village Gate de New York. J’étais le seul Blanc et les paroles à double sens me faisaient rire sous le regard réprobateur de jeunes Noirs qui m’entouraient. Déjà les nouvelles générations d’Afro-américains ne comprenaient plus le slang du blues.
De nos jours peu d’Américains noirs chantent encore le blues. La condition sociale s’est améliorée et un Afro-américain peut devenir président des USA. L’espoir a remplacé le fatalisme du blues.
Léon Terjanian