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Yelena

Chapitre XLXVII

C’était notre vie à Casablanca 

Après la guerre, nos parents ont eu six enfants. Trois filles et trois garçons. Dans les années 60 nous avons connu l’enfance la plus délicieuse et l’adolescence la plus heureuse dans ce carré de monde où tous les enfants se retrouvaient. 

Hula-hoop, vélos, patins à roulettes, le jeu des gendarmes et des voleurs…  et les premiers apprentissages du flirt. Les cris et les rires se mélangeaient, les roues râpaient le pavé, et l’odeur de la mer, du pain chaud, de la biscuiterie Henry, et du jasmin accompagnaient nos jeux. 

On passait nos après-midis dans l’eau, entre les piscines ouvertes sur la mer et les vagues de l’Atlantique, explorant déjà le goût de la liberté. Cette rue bénie des dieux était animée par les seuls rires, les cris, la joie des enfants et des adolescents.    

Le lycée de jeunes filles de Casablanca était un autre monde, rigide et fascinant.  On sortait du lycée par une double porte immense en exhibant notre emploi du temps aux pionnes qui vérifiaient nos horaires de cours, mais face à ces vagues incessantes de jeunes filles, elles ne remarquaient pas celles qui trichaient et zbibaient* les cours de gym, de dessin ou de musique. 

A la sortie, les garçons de la ville venaient chercher un regard, un sourire, un mot, une amoureuse, dans ce flot incessant de filles. On zbibait pour faire des pauses sabayons chez Olivéry, ou pour embrasser avec la fougue de notre jeunesse un amoureux derrière un arbre du parc des nations. 

Ces heures volées étaient nos vrais moments de liberté en dehors de la surveillance du lycée et de celles de nos parents, qui ne nous quittaient jamais des yeux.

Madame Vitre nous faisait chanter des berceuses de Mozart, « Mon bel ange va dormir, dans son nid d’oiseau va se blottir et la rose et le souci, là–bas dormiront aussi, la lune qui brille aux cieux voit si tu fermes les yeux, la brise chante dehors, dors, mon petit prince, dors…” alors que nos têtes étaient avec Elvis Presley dans Love Me Tender ou Jailhouse Rock. 

Monsieur Beaumati qu’on surnommait Beau Matou, notre prof de dessin aussi beau qu’il était antipathique, nous enseignait l’art de dessiner des spirales avec le sérieux d’un mathématicien. Le professeur de gym, avec le vaste terrain de sport du lycée à sa disposition, nous traitait comme des athlètes de compétition. Nous étions à l’âge de l’apprentissage de la vie, soumis à une discipline stricte, et nous apprenions beaucoup de ces professeurs qui savaient transmettre leur savoir.

Et puis il y avait les flirts, timides et délicieux, sur un coin isolé de sable derrière la piscine, là où la douce écume venait doucement mourir. Les cabanons posés sur la plage nous offraient des vacances incessantes. Les kilomètres de sable de Pont Blondin à Mannesmann étaient nos terrains d’exploration, entre pauses dans les vagues de l’Atlantique qui nous roulaient jusqu’au bord, et la ruée vers la boum du coin. 

Les boums étaient nos fêtes secrètes : on y allait en cachette, maquillage planqué dans le maillot, une jupe roulée, et le cœur battant. Les slows, toute lumière éteinte,  duraient des heures, les mains se frôlaient timidement, et nous rentrions décoiffées, contentes et coupables.

La crique de Pont Blondin était notre terrain d’audace. Nous plongions depuis les rochers au milieu des sardines, inconscients du danger. Le jeu consistait à placer une bouée sur l’eau, et à plonger pour la traverser sans la toucher en effrayant les bancs de sardines qui se dispersaient comme des petits volants argentés. 

Les plongeoirs des piscines étaient notre scène, c’est sur ces planches qu’on faisait notre cinéma, on tentait le saut de l’ange, en imitant les grands qui s’envolaient comme des condors immenses et souverains au-dessus de l’eau. Les bosses et les bleus faisaient partie du décor, mais jamais ils n’arrêtaient notre audace.

Et puis, au milieu de tout cela, il y avait la corde « vinaigre doux », qui tournait sans fin, les sauts à deux, parfois à trois ou à la file et nos rires qui s’envolaient avec elle. Chaque instant était un défi, chaque chute un éclat de rire ou un genou écorché.

C’était notre monde : notre rue, notre lycée, nos professeurs exigeants, les flirts sur le sable, les boums clandestines, les plages immenses, les plongeons audacieux et les cordes bondissantes. Un mélange de rigueur et d’insouciance, de discipline et de liberté. Une mosaïque de gestes, de sons, de couleurs et de joies. 

Une jeunesse que rien ne pourra jamais égaler, et qui reste plus grande, plus lumineuse, plus vivante que tout ce qui a suivi.

Slil

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