Chapitre XLX
L’élégance côtoyait l’imprévu
Casablanca des années 1950, bordée de villas aux façades immaculées, vibrait d’une étrange énergie. La maison des Sebbag, avec ses murs blancs majestueux, dominait l’entrée de la rue comme un étendard de la réussite juive mogadorienne.
Pourtant, ce quartier chic n’avait rien d’un musée figé. L’élégance côtoyait l’imprévu. Contre toute attente, une mixité sociale brute s’y était greffée comme une plante sauvage qui pousse entre les dalles d’un trottoir trop bien entretenu : Un garage crasseux, avec ses mécaniciens en bleu de travail, aux mains noires de cambouis, riaient de leurs blagues salaces en darija, pendant qu’une vieille Peugeot toussait ses derniers gaz d’échappement. Bambara qui surgissait de nulle part, avec la peau tannée par le désert, débarquait édenté, avec sa trogne patibulaire, et ses vêtements tribaux bariolés, un mélange de burnous râpé́ et de tissus qu’il avait dû chiper Dieu sait où. Tambourin à la main, il tapait comme un forcené, esquissant une danse bancale qui faisait ricaner les passants, avant de lâcher un cri final qui portait en lui toute la sauvagerie du Sud et qui faisait dresser les poils des enfants.
Le vieux chiffonnier criait chaque matin en traînant sa carriole branlante, “Vieux habits ! “ d’une voix éraillée qui résonnait jusqu’aux balcons fleuris de géraniums rouges.
La Médina, avec ses ruelles grouillantes, débordait timidement dans ces beaux quartiers, vestiges d’une guerre mondiale qu’on tentait d’oublier.
Et ça vivait, ça pulsait. Une tolérance brute qui n’était plus policée, s’était imposée comme une évidence dans ce Maroc d’après 1945, où les Européens, les Juifs et les Arabes se croisaient sans trop se poser de questions. Les gamins couraient pieds nus entre les villas cossues et les échoppes improvisées, indifférents aux frontières invisibles que les adultes avaient cessé de tracer.
Les marchés de quartier s’animaient dès l’aube. Le marchand de poisson, un Berbère au verbe haut, débitait ses sardines luisantes sur une planche usée, hurlant des prix qui changeaient selon la tête du client. Plus loin, le vendeur de Mona, un gâteau spongieux, cousin pauvre du panettone italien, agitait sa clochette en vantant sa marchandise encore tiède, tout juste sortie du four d’une ruelle voisine. « Caliente caliente ! » . Les odeurs se mêlaient : le sel de la mer, la douceur sucrée de la Mona, la fumée âcre du charbon, et dans ce chaos, il y avait une générosité́ et une empathie qui ne s’embarrassaient pas de grands discours.
Les voisins se saluaient, s’engueulaient parfois, mais s’entraidaient toujours, un panier de figues partagé, une pièce glissée dans la poche d’un gamin pour aller chercher du pain. C’était ainsi que la douceur de vivre s’organisait dans la ville en sursis au mélange instable mais vivant, porté par une jeunesse qui voulait tourner la page des horreurs d’une guerre qu’ils venaient à peine de quitter.
Dans cette rue, on sentait encore l’élan d’un Maroc qui respirait, qui riait fort, qui vivait et transpirait en couleurs, qui se relevait à sa manière avec des personnages qui se ressemblaient malgré leurs différences, et moi l’enfant, je restais figée, le cœur battant, fascinée par ce mélange gigantesque de ridicule et de mystère qui n’en finissait pas.
Slil