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Le second souffle

Chapitre VI

Trop de militaires à El Ayoun

L’aventure se termine, avant même d’avoir débuté. Après plus d’une heure de dures palabres, d’hésitations stressantes, les militaires m’autorisent, comme s’ils me rendaient une faveur, à me rendre jusqu’à  El Ayoun, la plus grande ville du Sahara Occidental située non loin de là. Je n’ai qu’une envie, c’est d’aller dans un garage pour me faire ausculter. Je suis à la porte du véritable défi vers le désert profond, de la grande aventure, j’attends que l’on me remette totalement d’aplomb. 

Rand et Phil se sont rendus compte de mon allure cahotante et me mènent dare-dare dans un atelier mécanique. Sur le pont, ils mettent du temps à constater mon avarie et à diagnostiquer mon mal : lame maitresse arrière gauche sectionnée, au niveau de l’attache. Où vais-je trouver cette pièce ? Je suis âgée, elle risque d’être introuvable. Si c’est le cas, tous nos projets tombent à l’eau. Le garagiste va fouiller dans son tas de pièces détachées, pour tenter de trouver des lames de la même taille.

Depuis que l’on m’a sortie de mon enfermement dans ce garage, la chance me sourit, je reste pleine d’espoir. Ma petite étoile semble agir en ma faveur, puisque je le vois revenir, tout souriant, deux grosses lames dans les bras. Je reçois plus que je n’espérais car les lames sont épaisses, nettement plus robustes que celles qui ont cassé, beaucoup mieux adaptées aux épreuves qui m’attendent. La réparation terminée, je frétille de l’arrière-train qui s’est bien assoupli. Le matériel de l’armée a parfois du bien ! Après une discussion qui s’éternisait, j’obtiens, non sans mal, l’autorisation de poursuivre mon voyage.

Trop de militaires à El Ayoun, malgré leur côté amusant avec leur saroual, je préfère passer la nuit hors de la ville, près de l’océan. Sur le trajet, un joli coin me tente, de belles petites dunes roses accueillantes. En apparence seulement puisque ce sera ma première expérience avec le fech-fech, c’est simple, il m’a fallu l’aide d’une dizaine d’ouvriers qui, par chance, passaient par là pour me sortir de ce guêpier. Cela m’a transmis une crainte pour les épreuves qui m’attendent demain. Je suis trop lourde. 

Si j’ai besoin d’aide à dix kilomètres de la ville, personne ne peut me venir en aide sur plusieurs centaines de kilomètres. Je me réjouis à chaque fois que mes passagers se nourrissent, je surveille de près mon excédent de poids. Mon inquiétude est d’autant plus forte, que mes amis ont dû signer pour obtenir cette autorisation de départ, un document qui décharge les espagnols de toute responsabilité en cas de décès. 

L’envie de partir étant plus forte que la crainte d’une mort hypothétique, mes deux intrépides voyageurs ont accepté toutes les conditions. Pour cela, ils comptent sur moi, je vais redoubler d’attention et d’effort.

Dès que je m’engage vers Guelta Zemmour, je comprends la réticence des espagnols à me laisser partir, la contrée est vide de tout nomade, je suis seule face à mon destin. Sous mes roues, je ne vois défiler que caillasses, sable, ornières, sur une piste à peine visible qui disparaît sur de longs tronçons. Je fais une découverte sur mon état de santé, non pas sur ma tenue de route qui est satisfaisante, mais sur mon moteur qui n’aime pas la chaleur. Dès que la température extérieure frôle les quarante degrés, imaginez la chaleur sous le capot, je fais du vapor- lock, cela ne m’était jamais arrivée. L’essence se vaporise et forme un bouchon de vapeur qui désamorce ma pompe. 

Phil trouve une solution à ce problème, qui est celui de refroidir la tuyauterie à l’aide d’une serviette imbibée d’eau. Pour continuer, je dois puiser dans les réserves d’eau, une solution dangereuse dans le désert qui enrage mes deux voyageurs. Je me trouve obligée d’avancer à la boussole, sans aucun repère et voici mon horizon fermé par un erg démesuré, des dunes de sable à perte de vue. 

J’ai beau changer de cap, il m’est impossible de le contourner, les kilomètres défilent et les dunes bloquent toujours ma progression. Je ne peux pas me vider de mes réserves d’essence en errant de cette façon. Je décide donc de me lancer en prenant beaucoup de vitesse et de m’engager en force dans cette mer de sable. Je bondis, dérape sur le sable, évite les obstacles, mais ma vitesse ne fait que diminuer et je me trouve enlisée jusqu’aux ponts, immobilisée sur le sable. 

A nouveau, la sarabande du déchargement et du rechargement, du désensablage et du déplacement laborieux de tout mon matériel, le tout à la force des bras. Je recommence ma recherche, cela ne sert à rien, je n’arrive pas à traverser cet erg, je continue donc à le longer en consommant des litres d’essence, si précieux à notre survie. Une heure plus tard, hors- piste, complètement désorientée, je décide de tenter le tout pour le tout et de me lancer à nouveau à toute vitesse sur les dunes, en suivant les indications de la boussole. Peine perdue, au bout de quelques kilomètres, une main géante me freine, m’immobilise et m’enfonce dans le sable mou. Le trio est épuisé, inquiet, la journée est bien avancée, nous camperons donc sur place. 

Attaquer le désert, seule, sans aucune aide à attendre de qui que ce soit, surtout pas des militaires, est beaucoup plus ardu que je ne le pensais.

Heureusement, à la nuit tombante, la magie du Sahara vient nous remonter le moral. Le silence envoûtant et la majesté de la voûte céleste agissent comme un baume réparateur. Après une douce nuit réconfortante, je me sens à nouveau d’attaque pour affronter ce monstre de sable. Pendant la nuit, la visite d’une gazelle m’a redonné de l’assurance. Elle m’a fait comprendre que je pouvais le faire puisqu’elle-même, si fragile, arrivait à surmonter les difficultés du désert. 

C’est à croire que la musique de Bach m’a aidée à glisser sur les dunes, puisque j’ai fini par vaincre ce terrible obstacle. Maintenant, je dois retrouver la bonne route. J’ai beau continuer d’avancer, je ne retrouve aucun repère, je constate avec stupéfaction que je me suis perdue. Malgré tous les risques que cela comporte, j’éprouve de l’ivresse à me trouver seule dans cette situation et de tenter de vaincre cette épreuve. Je ne perds pas le moral et de plus je prends du plaisir à vivre le moment présent, là où toute vie se passe. 

Je croise quelques gazelles vives comme le vent, une grande outarde qui chasse parmi les broussailles. J’ai voulu poursuivre des autruches qui m’ont fait tourner la tête jusqu’à ce que j’atterrisse endolorie dans une grosse ornière. Leurs grosses fesses ondoyantes m’ont nargué  jusqu’à ce qu’elles disparaissent à l’horizon. Cette vie animale me fait chaud au ventre et me donne de l’énergie. 

L’Afrique comme je l’entends, commence à se montrer. Peut-être un peu inconsciente, je savoure ma liberté tant désirée. Phil d’un tempérament pourtant audacieux montre des signes d’inquiétude. Rand au volant, tout aussi perplexe, scrute les moindres indices qui pourraient les mener à bon port. Tout à coup, sur mon côté droit, j’aperçois avec stupéfaction des tronçons de goudron. Je suis ces traces en parallèle puisque la route est impraticable. Je surveille moins ma jauge d’essence qui commençait à m’obséder, et après quelques heures d’un trajet plein d’appréhension,  j’arrive, jauge basse, enfin à Guelta Zemmour. 

Là je m’attendais à un accueil en fanfare, mais avec la discipline militaire, je me retrouve encore à attendre devant le poste frontière. Je suis une aventurière, qu’on le reconnaisse et qu’on me laisse en paix. Comme je suis sauve, je l’accepte avec philosophie. J’ai soif d’essence après cet avertissement, et j’ai envie de me remplir le ventre à ras-bord. Pour cela, je dois passer la frontière et me rendre jusqu’au village de Bir Moghreïn ex fort Trinquet en Mauritanie. Finalement, le lendemain, après une nuit entourée de fils barbelés, sur un terre-plein situé hors de la caserne, à croire que l’homme ne sait que créer des entraves, je suis autorisée à traverser la frontière de cette région grandiose, qui m’a laissé une petite déception quant à l’accueil de ses habitants.

Je comprends que le problème vient du fait, que ce ne sont pas des habitants de ce pays, mais plutôt des militaires étrangers à cette contrée et à ses coutumes. Demain, m’attend ‘’La Piste Impériale de Mauritanie’’. Ce nom évocateur me fait d’avance, frémir d’impatience. La carte me montre que je vais devoir parcourir d’énormes distances avant de pouvoir trouver de quoi me ravitailler. Je ressens une inquiétude mêlée d’une grande satisfaction, je vais devenir l’élément principal de la survie de notre trio. Pendant la guerre, j’en ai eu des angoisses, mais je n’étais jamais vraiment seule, cette fois je suis confrontée à tous les dangers et ne peux compter que sur moi. 

C’est pour cela qu’au départ de Bir Moghreïn, j’ai pris mes précautions, je me suis chargée de deux cent litres de carburant, tous mes réservoirs et les jerricans sont remplis, j’y ai même ajouté deux bidons de dix litres supplémentaires qui occupent le plancher de la cabine et qui m’incommodent par leur odeur persistante. Après les frayeurs du Rio de Oro, on ne m’y reprendra plus, je suis avertie. Au fil des kilomètres parcourus, j’éprouve de la joie lorsque la jauge d’essence diminue, mais cela m’inquiète également, car si je fais fausse route, si je suis amenée à enclencher mon crabotage fréquemment, je risque la panne sèche avec tous les risques que cela comporte.

La Piste Impériale de Mauritanie, bien qu’éprouvante, est de loin en meilleure état que celles de Tarfaya et du Rio de Oro. Très souvent, la tôle ondulée me pousse à accélérer, pour éviter la vibration destructrice qu’elle occasionne, ainsi je passe de bosses en bosses et ma conduite s’en trouve assouplie, mais parfois lorsqu’un obstacle se présente, malgré les freins bloqués à fond, je dérape désespérément jusqu’à m’engouffrer dans des trous de la piste occasionnés par les camions, j’encaisse alors un choc brutal qui fait trembler mes fondations et me laisse dans un état de profonde prostration. J’étouffe, je tousse sous ces nuages de poussière qui m’enveloppent. Ces ébranlements successifs finissent par affaiblir mes membrures, mon porte-bagage et d’autres éléments plus difficiles à détecter.

Mais bien vite, quand le mal passe, j’en oublie mes angoisses et je m’exprime à nouveau en m’imposant un bon rendement qui me fait avaler des centaines de kilomètres. Je m’engage dans une contrée incommensurable, hostile et désertique de toute végétation, de toute vie humaine, je n’en reviens pas de tenter cela, moi si minuscule. Je perds des morceaux de pneus, qui mis à rude épreuve, crèvent avec une fréquence inhabituelle. Pas de garage pour me retaper, tout se fait en plein soleil, à coup de marteau, sous une chaleur intolérable, sur un sol qui ne soutient pas le cric, sans parler du nettoyage à sec avec du sable brûlant. Pourvu qu’une panne ne m’arrête pas ! Chaque jour est un parcours du combattant, mais ce sont ces émotions que je suis venue chercher. Je repars alors, toujours pétillante avec la musique de Bach ou de Bob Dylan pour me soutenir. 

Randolph Benzaquen

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