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Du surhomme à l’homme médiocre

Umberto Eco*,  connu pour ses nombreux essais sur la sémiologie, l’esthétique médiévale, dont le roman  “le nom de la rose », la linguistique, la philosophie, a réuni dans un opuscule  ses écrits sur la  » prétendue surhumanité » nietzschéenne, en prenant pour cas d’ école Le Comte de Monte Cristo d’ Alexandre Dumas, Les Mystères de Paris, d’Eugène Sue, quelques  exemples d’ Arsène Lupin, de Tarzan, ou  de James Bond. Tous des héros dotés de pouvoirs surnaturels.

L’opuscule date des années 70 et 80,  il est dépassé, mais ses conclusions, écrites en 1993, sont d’une surprenante actualité.

 » A l’heure où j’écris ces lignes, Superman est mort…Mais le plus important, c’est qu’entre-temps, entre les années 30 où naissait Superman et nos jours, la télévision s’est installée. »

En guise de Superman, la télévision a élu « l’everyman », c.à.d. qu’elle a offert comme modèle d’ homme exceptionnel, l’homme de tous les jours, celui auquel n’importe qui peut s’ identifier. 

Le petit bourgeois actuel ne rêve plus d’impossibles vengeances: il rêve d’une victoire aux jeux télévisés.

Au cours des dernières décennies, qui sont les héros des séries télévisées qui ont su conquérir la faveur populaire?  Ce sont le lieutenant Colombo et l’inspecteur Derrick. N’oublions pas que ces textes ont été écrits en 1980- 1990.

Aucun des deux n’est beau ni athlétique, ni héroïque… Aucun des deux n’est Parsifal. Colombo a une femme que l’on ne voit jamais. Quant à Derrick, il a le regard mouillé, la mine triste et résignée.

Pour ne pas plonger les téléspectateurs dans l’ embarras, les scénaristes dévoilent tout de suite, avant que les détectives eux- mêmes le découvrent, le nom de l’assassin. Le plaisir du public vient de ce que ni Colombo ni Derrick ne déploient des techniques d’investigation nécessitant un esprit surhumain.

Umberto Eco ne voulait pas mésestimer Colombo et Derrick, au contraire, il les décrit comme des modèles humains positifs. 

Aujourd’hui le nouveau héros des programmes télévisés n’est plus l’ homme commun. C’est l’idiot du village.

L’idiot du village, est l’invité surprise, ou l’invité d’honneur, des  talk shows ou des émissions de jeux, justement parce que c’est un idiot. On se souvient qu’autrefois, dans les villages, le soir à l’auberge, on offrait à boire à l’idiot afin qu’il s’enivre, et qu’il  finisse par avoir des attitudes inconvenantes et obscénes, déclanchant l’hilarité générale. L’idiot comprenait confusémént qu’on le traitait comme tel, il se prêtait au jeu car c’était son seul moyen de boire un coup.

L’idiot du village des programmes télé actuels, peut être un intellectuel qui a compris qu’au lieu de s’épuisser  à écrire un chef d’oeuvre, ou de s’essoufler à faire des discours savants, il est  possible d’avoir du succés  à moindre frais. Baisser son pantalon publiquement, se plier aux nouvelles règles de la gloire, en proférant des insanités, en agressant  ses interlocuteurs est devenu la manière la plus sûre et la plus rapide de gagner la célébrité. 

Aujourd’hui, la dynamique et la tyrannie de l’audimat donne une renommée immédiate à ces nouveaux surhommes, les idiots du village, vengeurs de notre médiocrité ont eu le “courage” de transformer leurs propres tares en lingots d’or.

Hélas, ce ne sont pas seulement les saltimbanques de la culture et les pseudo- intellectuels qui se prêtent à ces facéties, mais également bon nombre de femmes et d’hommes politiques. Tous sont prêts à tout, pourvu qu’ils participent au cirque.

Du pain et des jeux, le peuple est tenu en laisse…

Copernic.

* prof.d’université et écrivain italien ( mort en 2016)

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