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Interview du parrain du Torchis, Michel Onfray

Michel  Onfray est un philosophe et polémiste français né à Argentan (Orne) le 1er janvier 1959. Il est l’auteur de plus de 135 ouvrages. Une grande partie de ses ouvrages ont connu un immense succès, y compris à l’étranger, où il est traduit en 28 langues. 

En 2002, Michel Onfray quitte sa carrière de professeur de philosophie,  pour créer     l’université populaire de Caen en réponse à la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour des présidentielles. Il se consacre à l’université populaire où il enseigne pendant 16 ans le cours contre-histoire de la philosophie qui est retransmis sur la station de radio France Culture.  

Michel Onfray qui se définit comme un proudhonien, est une figure incontournable du paysage intellectuel  français, l’un des rares  ayant gardé son franc  parler et sa libre pensée. Il intervient régulièrement à la radio et à la télévision sur des sujets politiques et sociaux

 « Aujourd’hui la dictature prend la forme de la police ubérisée »

Eric Churchill pour Le Torchis –  Michel Onfray, vous êtes le parrain du Torchis. Que vous inspire la naissance d’un nouveau journal numérique ?

Michel Onfray – Je trouve cela très bien la naissance d’un nouveau support parce que nous avons aujourd’hui des journaux qui disent à peu près tous la même chose, pour des raisons bien simple : la presse est globalement dans les mains de milliardaires qui partagent les mêmes idéologies. 

Nous n’avons plus, ne soyons pas naïfs, de vrais patrons de presse de Gauche. Aujourd’hui ce sont des libéraux qui prônent pour se donner bonne conscience « la cancel culture » et le « woke ». Des idéologies à la mode qui viennent des USA. « Woke » est un terme qui veut dire « éveillé ». Il fait allusion à l’idée qu’il faudrait débusquer en permanence les injustices sociales. Ces « éveillés » veulent donc nous imposer leur universalisme qu’ils pensent bon pour nous.

Quand un journal comme Le Torchis naît librement, avec enthousiasme, en réunissant des copains, sur le principe associatif, et je dirais sur un goût girondin (au sens de la Révolution), comment ne pas soutenir l’émergence du débat, de la contradiction, et finalement d’une autre voie ? 

Avec Stéphane Simon nous avons mis chacun 450 € pour fabriquer Front Populaire. Comme pour Le Torchis nous n’avions non plus, aucun milliardaire ou aucun banquier, pour nous aider au lancement de la revue. Bien au contraire, nous avons eu toute la pseudo intelligentsia contre nous. Bernard Henri Lévy disait que j’étais « le nouveau Marcel Déat » (qui portait l’uniforme nazi sur le front Russe), Jacques Julliard disait « c’est le retour des rouges bruns », c’était la même chose avec Jean-François Kahn… Il faut donc bien que la presse libre gène à ce point pour que ces gens-là en arrivent à l’insulte suprême. 

Donc, lorsque je vois un journal comme Le Torchis qui naît et vit librement, qui s’oppose à la naissance d’autres journaux totalement piloté par la macronie ; quand je vois que cela se passe ici, à Strasbourg ville d’histoire et d’esprits, je dis que si je peux être utile alors : je suis votre homme. 

Pseudos ou pas pseudos ? 

La particularité de ce journal, c’est que les contributeurs du Torchis auront tous des pseudonymes pour écrire librement. Vous trouvez que c’est normal en 2021 de devoir se cacher pour exprimer des faits, un avis, ou une critique ? 

Michel Onfray – Je suis un peu embêté par cela. Je n’ai jamais écrit sous pseudonyme et je ne le ferai jamais parce qu’il faut toujours assumer nommément ce qu’on dit et ce qu’on pense.

 Mais je sais que j’ai de la chance. Je suis et je vis grâce à mes lecteurs. Personne ne peut me licencier. C’est mon lectorat qui me donne cette liberté. 

Je comprends donc, quand je vois les qualifications professionnelles des personnalités qui participent au Torchis et leur place dans la Société, qu’ils puissent avoir peur de perdre leur travail. Ils n’ont clairement pas à faire les héros, à signer un papier en leur nom pour s’entendre dire dès la publication : « venez dans mon bureau, vous êtes mis à la porte ». 

Lorsqu’ on a une famille, des amis, des prêts bancaires, des pensions alimentaires… Il faut savoir se protéger. Je trouve dommage d’utiliser des pseudonymes, mais comment vouloir jeter la pierre ? Oui, il est difficile aujourd’hui de dire des choses vraies, justes, libres parce qu’il y a une police terrible : une police intellectuelle et une police des mœurs.

Une police de la pensée ? 

Michel Onfray – Bien sûr ! C’est le propre de la dictature d’aujourd’hui. Maladroitement les gens pensent que le modèle de la dictature est fourni au XXe siècle par Hitler ou par Staline. Mais en vérité la dictature est évolutive, celle des Romains n’est pas la même que celle que nous connaissons. 

Aujourd’hui la dictature prend la forme de la police ubérisée. Des contributeurs anonymes, zélateurs pour leurs maîtres, traitent à tour de bras les gens de nazis, de fascistes, de pétainistes, de vichystes, de types d’extrême- droite, etc. J’y ai droit régulièrement. 

Là vous parlez de vous, cela vous touche ces insultes ? 

Michel Onfray – Cela m’a touché au début. Je suis un homme, je ne suis pas insensible. Cela ne me touche plus. Quand j’entends des bêtises comme, « Onfray est un antisémite ! », je réponds : « prouvez-le ! ». Dîtes-moi quel livre antisémite ai-je écrit ? Quelle pensée antisémite ai-je développé ? On m’a reproché d’avoir dit que « Karl Marx était le fils d’un rabbin et que Proudhon était le fils d’un tonnelier ». Voilà ce que certains m’opposent. C’est tout ce qu’ils ont trouvé ! C’est d’un ridicule. Bien évidemment, les mêmes oublient que je fais l’éloge d’Israël et que je suis sioniste. Et là c’est écrit ! 

Donc, un moment j’ai compris que tout cela n’avait plus grand chose avec moi mais avec la nature de mes insulteurs. Alors non, je ne suis plus gêné par ces insultes notamment quand je vois qu’une toute petite partie de professeurs des universités ne s’attaquent à moi que par l’invective et le mensonge : ils n’ont trouvé que cela. Aucune argumentation valable. J’ai bien tenté de discuter, mais ils ne m’ont pas lu, ils ne savent pas qui je suis, ils sont incapables de citer au moins cinq titres de mes ouvrages. Mon père n’avait pas lu Platon, mais il avait du bon sens, et m’a enseigné : « Il vaut mieux subir l’injustice que la commettre ». Donc maintenant je laisse faire. Mais lorsqu’on traite tout le monde d’antisémite, il n’y a plus d’antisémitisme. Ces gens au fond qui osent me traiter d’antisémite sont des négationnistes. Ils estiment qu’on peut utiliser 6 millions de morts à leurs propres usages, juste par polémique. C’est détestable.

Et puis au fond, je ne suis pas coupable du fait que ceux qui m’insultent n’aient pas fait d’œuvre, n’aient pas écrit, n’aient de succès… Je ne suis pas coupable de cela. 

Mais pourquoi d’après vous, vous suscitez tant de haine ? C’est de la jalousie ? A la fondation de l’Université Populaire de Caen, vous êtes un héros intellectuel. 

Michel Onfray – Pas du tout. La haine commence à ce moment-là ! Vous savez, la haine elle va avec le succès. Relisez René Girard et le Bouc Emissaire. A l’époque où je n’avais pas beaucoup de succès, je n’avais pas beaucoup de haine. Dès la création de l’Université Populaire la haine est arrivée. On disait de moi que « je n’étais pas un philosophe » ou que « j’étais un sous-philosophe ». Thomas Legrand vient de dire que « j’étais un ex-philosophe ». Je ne m’abaisserai pas à dire que « c’est un ex-journaliste ». Tout cela me fait extrêmement rire. 

Je crois avoir tout entendu à l’époque me concernant après la naissance de l’Université Populaire : « populiste », « démagogue », « pas normalien », « pas agrégé », « j’aurais tellement voulu être prof de fac que je me suis créé une fac à ma main »…

Lorsque j’ai passé ma thèse, on m’a proposé de rentrer à la Faculté et j’ai refusé. Je ne suis pas un ‘ressentimenteux’, moi ! L’Université Populaire de Caen que j’ai créé, c’est un endroit dans lequel j’ai toujours pensé qu’on pouvait donner de la philosophie à des gens qui n’étaient ni docteur, ni doctorant, ni diplômé, qui n’avaient aucune formation intellectuelle particulière, aucune culture : c’est mon projet de départ, la philosophie pour tous, sans discrimination et sans distinction.

Dès le succès de cette Université, j’ai suscité la haine de certains universitaires. Ils estiment que « mon travail n’est pas sérieux ou approximatif ». Mais cela n’est pas grave car cela ne contraint pas le chemin qui a été tracé. 

La Presse n’est pas tendre non plus avec vous, notamment ces derniers mois. Vous avez l’impression d’être blackisté ? 

Michel Onfray – Absolument pas. On me voit beaucoup notamment sur les chaînes d’information qui ont besoin de nombreux commentateurs. C’est d’ailleurs au fond la vocation d’une chaîne d’information : commenter plutôt que de donner des informations. Donc évidemment je suis régulièrement invité sur BFM, CNews, un peu sur LCI. 

En revanche, je ne suis pas du tout invité à France Inter, Arte, ou sur le service public de manière générale. Quand on m’y invite c’est pour parler de ma région ou de gastronomie, des huîtres ou du cidre bouché de Normandie : mais surtout rien de polémique, politique ou philosophique. Je me prête de bonne grâce à ces agréments qui permettent de trouver une excuse : « mais si on invite Michel Onfray. On défend la pluralité ». 

La critique est acerbe… 

Michel Onfray – Il faudrait demander pourquoi j’ai été mis à la porte de France Culture, sans aucune explication. Comme un valet congédié par son maître. Cela m’a choqué. 

Sandrine Treiner, la directrice de France Culture, a fait un simple email à Patrick Frémeaux, mon éditeur, pour lui dire qu’elle arrêtait de diffuser mes cours. Personne n’était au courant de rien, aucune semonce, aucune discussion préalable, une décision qui semble totalement unilatérale. Dommage car ces cours de philosophie permettaient de parler à des gens auxquels on ne parle plus aujourd’hui… Se priver d’une émission qui faisait jusqu’à un million de podcasts. 

J’aimerais tout de même bien connaître les raisons de cet empressement. Peut-être que le jour où il y aura des promotions d’Etat au niveau de l’audiovisuel public, j’y verrais un peu plus clair…?

Franchement, vous pensez qu’Emmanuel Macron n’a pas autre chose à faire que de téléphoner aux dirigeants de l’audiovisuel public pour interdire à des philosophes de passer à la télévision ou à la radio ? Jamais des consignes de ce genre ne sont données, c’est un mythe de le croire. Vous pensez vraiment qu’il y a une censure d’Etat ?

Michel Onfray – Oui il y a une censure d’Etat. Evidemment ce n’est pas Macron qui donne les consignes. Ce n’est pas du tout comme cela que cela se passe. C’est : je vais au-devant du maître. 

Tous ces valets espèrent que le Président saura qu’ils ont fait ceci ou cela pour sa grandeur. Le Président n’a pas besoin de demander, il sait qu’on balaye devant ses pieds. Parfois, le Président n’en sait même rien. Mais si, au moins, on pouvait par ce biais, toucher l’oreille d’un conseiller qui pourrait ainsi chuchoter à son oreille, en remerciement de bons et loyaux services. Les Présidents ne sont pas dupes de ces jeux de cours. C’est la nature humaine.

Le magazine Front Populaire que vous avez récemment fondé, comment cela se passe ?

Michel Onfray – Très bien. Tellement que cela gêne évidemment toujours les mêmes. J’aimerai bien savoir combien d’exemplaires vend Bernard Henri Lévy de sa revue, La Règle du Jeu ? Je dis vend, pas qu’il distribue, donne ou arrose les officiels. 

Quant à une partie de la Presse elle-même, qui au démarrage nous traitait de tous les noms, « fascistes », « nazis », « rouges bruns », pour beaucoup ils oubliaient d’où ils venaient. Que le nom de leur créateur est parfois carrément associé à la collaboration ou que d’autres ont fait la promotion dans leurs colonnes de la pédophilie. On reproche souvent aux autres ses propres péchés originels. 

Front Populaire est vendu entre 120.000 et 140.000 exemplaires. Nous avons 50.000 abonnés. Nous vivons sans soutien et sans aide, hormis celui de nos lecteurs. Nous pourrions demander l’aide d’Etat, mais nous voulons conserver notre indépendance et continuer à être critique et libre, contrairement à une bonne partie de la Presse et des médias privés qui sans cette aide ne pourraient plus ni éditer, ni diffuser. Bien évidemment c’est le contribuable qui entretient tout cela, à son insu. 

Alors que ces gens-là puissent me faire des faux procès et me donner des leçons, j’adore !

Qu’est-ce que vous souhaitez au Torchis ?

Michel Onfray – D’être, d’exister, de gêner, de durer longtemps, de contraindre un certain nombre de faux puissants à être un peu plus prudents et modestes. Grâce au Torchis, ils vont vite comprendre que tout n’est pas possible. Longue vie au Torchis.

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