Les nouveaux misérables (suite)

La fille de ma rue

Il n’est pas d’animal, plus hérissé, plus sale et plus gonflé de vent, que cet âne bâté qu’on appelle un savant. (V. Hugo : Le roi s’amuse)

Chapitre XV

Grabat l’appelait  « fille de ma rue». Barricadé derrière son écran dont il avait fait sa clôture de sécurité, il lui demandait de lui raconter une histoire qui l’emporterait vers le chemin de leur enfance et qui le sortirait de son affaissement physique et moral. Elle ne refusait jamais de lui apporter un peu de baume au cœur.

Elle lui racontait sa maison blanche peinte à la chaux dont les volets de bois vert côtoyaient la couleur émeraude de la mer. La maison était posée sur la plage au milieu du sable si bouillant que tous les jeunes et les moins jeunes avaient appris à le traverser en dansant jusqu’à la mer. 

«Nous formions une bande d’enfants et d’adolescents. Les plus âgés avaient 18 ans. Ils ne refusaient pas de jouer avec les plus jeunes et acceptaient de veiller sur nous les nuits de plancton bioluminescent. Les adultes nous permettaient de rester dehors tard dans la nuit, nous en profitions pour choisir le ou les futurs fiancés de la saison d’été.

Dans mon univers originel, l’Atlantique avait une place intense. Il était l’Océan de toutes nos émotions :  nos peurs, nos plaisirs, nos défis. Ce fauve enragé dans lequel nous plongions sous les vagues hautes et féroces, bravant parfois la force des rouleaux,  nous propulsait violemment vers le bord et nous abandonnait assommés dans les mares d’écume fanée. 

Chaque matin sur la plage, chacun de nous échappait à la surveillance des adultes pour courir vers le rendez-vous de la crique rocheuse de Pont Baladin. La lumière  blanche du soleil et le bleu du ciel donnaient à l’eau un reflet argenté qui nous aveuglait, nous grimpions jusqu’en haut des rochers avec une rapidité et une habilité de cabri pour plonger au centre des bouées éparpillées sur l’eau, parmi les bans de poissons effrayés qui se dispersaient autour de ces plongeurs insouciants, imprudents et téméraires.

L’aventure durait tout l’été sous un soleil de plomb adouci par l’air marin et les embruns. En quittant la crique, nous détachions les moules collées aux rochers pour les faire bouillir dans un seau d’eau de mer qui donnait un breuvage douteux dont je porte encore en moi le goût et le parfum précieux des jours heureux. 

Au loin, nous entendions  les voix de nos parents qui criaient nos prénoms avec vigueur. Selon le ton des appels quotidiens nous savions s’il s’agissait d’une engueulade ou du repas. 

 Alors les groupes se formaient selon l’harmonie des goûts, des sentiments naissants et des caractères. Après le ballet des affinités, chacun rejoignait la table choisie. Cette cérémonie estivale était autorisée par les parents  pour le déjeuner mais interdite pour le dîner. 

Je me suis souvent interrogée sur l’indulgence ou l’inconscience des adultes qui nous laissaient  courir sur ces plages immenses face à cet océan qui était un ogre brutal. Cela nous avait sans doute obligés à des disciplines qui nous ont suivi tout au long de nos vies. Mesurer le danger, rester maître de soi, veiller aux autres et leur venir en aide, étaient sans doute des règles fondamentales liées aux dangers des courants marins sans pitié. 

Chaque jour, il y avait une boum dans un des cabanons des plages avoisinantes. Nous traversions sous le soleil les longues distances qui menaient d’une plage à l’autre pour arriver coûte que coûte à la boum du jour. Sur le chemin désertique, nous plongions dans l’eau harassés de fatigue et de chaleur ». 

Grabat avait réveillé tous les souvenirs d’adolescence d’Ovate. Elle retrouvait les heures et les jours de splendeurs ou chaque sortie faisait d’elle la reine de la soirée ou de la boum, elle dansait aussi divinement qu’on la disait divinement belle. L’ado redoublait d’orgueil et de plaisir à chaque compliment.  

Grabat représentait toute son adolescence, il lui exprimait son regret et sa tristesse de s’être privée d’elle qui était faite pour lui. Il enrageait de ne pas l’avoir connue plus tôt pour partager le temps de sa magnificence et il écrivait « Je  regretterai toute ma vie les 50 années que  j’ai perdues alors que tu étais si près de moi. J’aurais été pleinement heureux, je ne t’aurais jamais trompée, et chaque soir je serais rentré impatient de te prendre dans mes bras et de t’aimer ».  

Elle n’avait jamais cru aux déclarations de Grabat. Elles n’avaient aucune valeur sinon la valeur qu’un homme planqué derrière son écran pouvait lui donner. « Quand on s’aime on cherche à se toucher, à se fondre l’un dans l’autre, à se respirer jusqu’au moment de l’extase, à se laisser doucement bercé par la musique de l’amour après l’extase ». lui écrivait Ovate pour le ramener à la réalité. Il ne savait même pas de quoi elle parlait ni même si ce qu’elle lui écrivait existait. 

Elle lui racontait encore ses folies innocentes, ses flirts, les noms de ses premiers émois, les paris que faisaient les filles, pour savoir qui les inviterait le premier à danser sur un slow de Presley, de Ricky Nelson, ou des Platters. 

Grabat répondait : “La musique c’est du bruit pour moi ». Ce mec, c’était le Coluche de la culture, le maillon d’une contre-culture, d’une contre-société, d’une contre-sociabilité, un contre tout réduit à son grenier. Il venait de donner la réponse la plus exécrable qu’on pouvait donner à une chanteuse amatrice, fascinée par la grande musique et le jazz !

A ce récit léger qu’il avait lui-même suggéré, Grabat, tel un âne bâté, répétait : « Vérité augmentée, vérité augmentée, Ovate ou la vérité augmentée ».  

Dès que les récits de l’embaumeuse des cœurs prenaient un goût de miel, Grabat manifestait sa malveillance. Il ne manquait jamais de finir une de ses tirades par un trait de grossièreté qui ternissait chacune de ses phrases d’amour. Ses mots finissaient toujours par un plouf dans la marre, cette image la faisait rire tant elle correspondait à cet homme si bourru mais si touchant.

Il n’avait pas eu la chance d’avoir eu comme elle, une jeunesse empreinte d’insouciance d’amour et de bienveillance. Il ne connaissait pas la désinvolture de la jeunesse et de l’adolescence ni la douceur de vivre sans préoccupations et sans inquiétudes. Ovate et ses camarades étaient sous la protection de familles qui préservaient le bien être de leurs enfants et qui veillaient de manière drastique sur leur avenir.   

Ils n’étaient pas les mêmes, certes, ils y avaient entre eux une différence d’éducation et de catégorie sociale, certes, mais il avaient tant de points communs, par la pensée, les goûts, les idées politiques, le choix d’une vie qu’ils rêvaient de vivre au bord de mer tranquillement, sereinement, loin du monde. 

Grabat voulait la rencontrer à Cythère. Elle n’avait aucun doute sur l’échec de cette rencontre  qui marquerait la fin de cette conversation qui avait une fragrance de divagations. Elle y penserait demain.

Ovate

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