Les nouveaux misérables (suite)

SLIL

Chapitre XIII

À l’instant même où elle s’apprêtait à répondre à Grabat le téléphone sonnait. 

C’était Slil, la complice, la complotiste de la première heure, celle qui savait tout de Grabat depuis l’enfance. Slil insistait auprès de l’Ovate pour qu’elle mette un terme immédiat à cette conversation qu’elle disait toxique. Elle ne cessait de décrire Grabat comme un individu inculte, grogneur et hargneux.

« Il n’a rien à donner ». répétait Slil. « Même pas une fleur cueillie au détour d’un jardin ». C’est un personnage insatisfait, complexé. Ses origines, la pauvreté de son père lui ont laissé des séquelles indélébiles dont il parle encore aujourd’hui avec un trémolo dans la voix.

Grabat fait partie d’un monde où l’on vit dans une sphère familiale stricto sensu. Une sorte de microsociété d’entre-soi, dans un repli sans ouverture vers le monde extérieur. C’est un mini groupe, guidé par un sentiment de connivence qui se traduit par la sécurité de se sentir « entre nous ». Ils vivent enchevêtrés les uns aux autres, dans des immeubles ou ils se partagent les étages et les paliers, les mêmes tables, la même nourriture, les mêmes loisirs tout au long de l’année.

C’est au sein de cette atmosphère comprimée, qu’ils se définissent et existent. C’est par ce lien d’appartenance marqué par des coutumes invariables, qu’ils se reconnaissent et qu’ils se valorisent. Ainsi, aucun étranger n’est jamais convié à partager leurs colonnes parce qu’ils ignorent férocement la mixité sociale au sein de laquelle ils ne pourraient plus s’adapter du fait de leur longue absence et de leur méconnaissance des sociétés extérieures.

On les retrouve sur les réseaux sociaux où ils se réfugient encore une fois dans une autre tribalisation qui leur ouvre le partage des mêmes profils, des mêmes idées, des mêmes mots, des mêmes phrases, des mêmes sites, des mêmes recettes. Ils naviguent dans des bulles filtres où ils pratiquent sans trêve leur entre-soi.

Alors que les normes sociales, religieuses, sexuelles et conjugales s’assouplissent, la majorité d’entre eux rejette toute forme d’évolution. Ils vivent dans un enfermement culturel impressionnant, sous le carcan d’une servitude naturelle et dans une immense difficulté de liberté. Quand on n’a connu que l’emprise du bocal avec les mêmes poissons rouges à l’intérieur du bocal, il est difficile d’en sortir. Ce sont des ostrogoths ! ».

L’Ovate écoutait Slil avec attention. « Dans ces bulles tout se fait derrière les coulisses », lui répondait Ovate. « Côté cour, ils ne se refusent rien. Hommes, femmes ou enfants vivent dans un manège de turpitude qu’ils camouflent derrière une façade lisse et reluisante qu’ils appellent « Ethique ». La réalité est toute autre. Ils ne sont pas aussi éthiques qu’ils voudraient le faire croire, ils sont eux aussi confrontés aux drogues dures, à l’adultère, à la malhonnêteté, et leurs apparats de façade ne trompent qu’eux-mêmes. Poudre aux yeux ! du vent, du vent ! ».

Au fil de ses échanges avec Grabat, Ovate avait noté qu’il vomissait les pièces rapportées de sa famille qui n’appartenaient pas au groupe. Elle se dit que finalement, elle préférait le personnage de Quasimodo à ce Don Juan d’occasion qui avait perdu sa vie en hantant les labyrinthes des souterrains les plus obscurs.

Après le verbiage tantôt grave tantôt hilarant avec Slil, Ovate cessait séance tenante tout échange avec cet homme des cavernes. Au milieu de cette valetaille, il était définitivement condamné à attendre sa triste fin dans un grenier qui regorgeait de centaines de paires de crocs et de fil scoubidou dont il faisait des colliers comme des symboles de son embrouillamini .

Il revenait suppliant, quémandant un peu de l’attention de l’Ovate :

« Tu ne comprends pas. Ce que j’éprouve pour toi n’est pas sexuel je suis tombé amoureux de toi de ta vivacité, de ton esprit de ta beauté, tu es magnifique, humaine douce. Je t’aime comme je n’ai jamais aimé, plus que de raison. Nous sommes deux moitiés d’une même âme collés l’un à l’autre, une feuille la plus fine soit-elle ne pourrait pas nous séparer. Je t’aime d’un amour que je ne connaissais pas, et un lien incompréhensible me lie à toi. Que vais-je faire de tout cet amour. Tu aurais été mienne dans une autre vie, je veux tout de toi ».

En s’adressant à Slil Ovate lui dit : “Un homme qui écrit si bien l’Amour, même si il fantasme, ne peut pas être aussi mauvais qu’on le dit. J’y penserai demainScoubidou bidou … »

Ovate

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