Les nouveaux misérables (suite)

La résurrection des machos

Chapitre XI

Après les déclarations de Grabat, Ovate s’éloigna de son joujou virtuel, abandonna l’univers du rêve et des chimères pour entrer de plain-pied dans la réalité covidale, en reprenant le cours réel de la machine du temps. 

Grabat ne pouvait pas mieux coller à l’actualité. Ce jour, les droits des femmes venaient d’être bafoués au profit des idéologies machistes qui reprenaient du galon. 

Le 2 juin 2022, la Cour Suprême des Etats Unis a balayé d’un coup de maillet l’arrêt Roe vs Wade de 1973, qui offrait une protection fédérale aux femmes ayant recours à L’IVG sur l’ensemble du territoire Américain. Chaque état peut désormais autoriser ou interdire l’avortement et décider à sa guise du sort de ses citoyennes. 

Avec une telle tirade, Grabat venait de faire la preuve que le capital macho était en voie de progression. Son comportement avec celle qu’il appelait sa colocataire, sa rigidité au sein de sa famille étaient proches d’une idéologie conservatrice, rigide et sévère, qui ne laissait aucun espace à la fantaisie, la légèreté, au bonheur. Pas de musée, pas d’opéra, pas de philharmonique, pas de théâtre…Travail, Famille, Patrie. 

Souvent, il avait poussé l’Ovate à endoctriner ses enfants dans ce sens alors qu’elle s’ingéniait à en faire des personnes libres, en leur faisant découvrir le monde à travers l’art et la culture dès leur plus jeune âge.  

Dans sa maison, chacun devait se plier aux ordres de Grabat. Il avait mis son épouse au travail afin qu’elle cesse de le pister, et ses enfants sous ses exigences ringardes et obsolètes à une époque où Mai 68 marquait le début du combat pour les droits et les libertés des femmes.  

En mai 68, les mecs n’étaient pas du tout féministes, dans l’univers culturel de Grabat et de sa colocataire, les filles se mariaient encore très jeunes. Elles étaient noyées de complexes et imprégnées de préjugés ancestraux auxquels elles ne dérogeaient pas, parce qu’on leur interdisait d’y déroger. Pour seul oxygène il ne leur restait plus que le mariage. Exclues de la vie publique, elles étaient assignées au rôle de gouvernante dans une maison où l’époux s’octroyait les morceaux de choix à l’intérieur du couple. 

Que pouvait faire une femme sans diplôme, sans culture, sans ambition personnelle qui avait été dépossédée de l’estime et de la confiance de soi à force d’affronts et de blâmes ? Comme beaucoup de femmes de cette génération, dans ce milieu des Cyclades les plus éloignées, la Thénardier était prise au piège de ses préjugés et des engagements conjugaux qu’elle avait laissé se prolonger dans un couple qui sombrait dans le mal d’amour.

Dans un tel enfer conjugal, quel était le peu de valeur qu’une femme pouvait s’adjuger au point d’accepter la domination et la conduite amorale affichée d’un électron libre? Une femme qui se laisse dévaloriser, qui ne s’aime pas, qui ne s’estime pas donne toujours à l’autre la possibilité de recommencer.  

Souvent, ces femmes n’ont aucune attirance sexuelle, pour elles, les rapports sexuels se résument à la pression de leur partenaires. Dès le premier enfant, elles se jettent corps et âme dans l’esclavage de leur progéniture qui se traduit par une mendicité du manque d’amour et d’affection. 

Pourquoi ces femmes restent-elles dans des couples en souffrance ? Lorsqu’on les interroge dans le cadre de discussions informelles, la majorité d’entre elles répond qu’elles ne veulent pas partager avec une autre un patrimoine fifty-fifty qu’elles ont construit pendant de longues années au prix de renoncement, de dépendance et d’irrespect. 

Certaines dévoilent spontanément leur désir de vengeance. Elles avouent qu’elles ne partent pas, pour ne pas laisser à leur conjoint la moindre chance d’être heureux en dehors d’elles-mêmes. Le conjoint doit partager le malheur du couple du fait de sa conduite, mais aussi parce que lorsqu’elles étaient prêtes à prendre leur envol, elles ont été rattrapées par des promesses paradisiaques qui n’ont jamais été respectées. 

D’autres femmes confessent que mettre des bâtons dans les roues de leur conjoint en le privant de liberté par tous moyens, et le voir malheureux  et frustré est jouissif. 

Après quelques années, elles finissent par banaliser la violence de l’adultère et du langage qui se traduit par des insultes, des critiques et des humiliations qui font tellement partie de leur quotidien, qu’elles ne les perçoivent plus comme de la violence, mais comme un mode de vie, une fatalité.

Généralement, ce sont les plus démunies intellectuellement et culturellement qui tombent dans le piège du déni. Souvent, leur partenaire les persuade qu’elles sont les seules responsables de la descente aux enfers du couple. Elles finissent par se sentir coupables des violences qu’elles subissent. C’est d’ailleurs l’un des prétextes qui justifie à leurs yeux qu’elles restent avec un conjoint qu’elles n’aiment plus et qu’elles méprisent. De plus, elles refusent d’être montrées du doigt comme des femmes cocufiées et humiliées. Pour elles, seul le statut de femme mariée les protège socialement. 

Au milieu des exigences d’un père vaniteux et suffisant, qui bombait le torse en pensant que la société très restreinte qu’il fréquentait enviait son univers, et d’une mère qui se préoccupait de pister les infidélités d’un homme qui ne se cachait pas, les enfants sentaient, savaient, subissaient inévitablement les conséquences de ce père lui-même victime de ses propres traumatismes, et d’une mère qui leur avait fait boire la coupe jusqu’à la lie parce qu’elle avait failli à son rôle en les soumettant à sa propre maltraitance. 

Alors que le divorce fait maintenant partie intrinsèque du mariage, ces femmes préfèrent rester pour faire payer à leur conjoint chaque coup de Frénésie.  Aveuglées par leur désir de vengeance, elles ont perdu la bataille du bonheur. Elles se sont oubliées et n’ont rien eu de l’amour qu’elles auraient pu trouver ailleurs si elles avaient fait preuve de courage, ou si elles avaient été aidées. La frustration pour elles, est aussi importante que celle de leur conjoint. A ce jeu les deux protagonistes sont également perdants. 

Dépressif et isolé, Grabat qui se croyait indomptable était soumis aux menaces et aux représailles constantes de la Thénardier. C’est dans cet état que Grabat, le héros déchu, triste, dans le mal d’être, s’est retrouvé un jour sur le chemin de l’Ovate, et qu’il lui chante depuis 6 mois, la rengaine des je t’aime, du cœur qui saigne, du coup de foudre, des futurs lendemains d’amour, des je te veux, des trop tard, des rendez-vous ratés, et de toute la panoplie du sérial lover. Un 45 tour rayé, que l’Ovate réparait sans cesse, et dont elle ranimait la sérénade pour aller jusqu’au bout de son expérience avec son jouet de confinement.

Ovate

Partager cet article :

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur linkedin
LinkedIn