Les nouveaux misérables (suite)

Ovate et Grabat et les auditeurs de la forêt

Chapitre VII

C’est le dernier jour d’immersion en forêt pour l’Ovate. Elle accomplissait une expérience qui correspondait à sa devise. Rien n’est jamais impossible. La forêt venait de lui ouvrir d’autres chemins, d’autres possibles, sortir du monde réel, de la pollution culturelle et intellectuelle du monde politique, médiatique, du brouillard des réseaux sociaux, de la pourriture où le progrès a plongé les hommes. 

Dans la forêt Ovate avait le privilège de virginiser son corps et son esprit pour revenir aux vertus intrinsèques. 

L’Ovate, l’embaumeuse selon le Barde, celle qui apporte la grâce, se transformait en Madame Propre, elle était propriétaire de tous les avenirs que la forêt lui avait déposé entre les mains. 

Désobéir aux ordres, aux grands principes, aux préjugés, rejeter les morales d’hier qui lient l’homme à la dépendance des dogmes, c’est du grand art !

Aujourd’hui, les nouveaux dogmes « wokisme » et cancel culture, ont le vent en poupe, ils constituent les nouvelles idéologies du 21ème siècle. « To stay woke » signifie rester éveillé, rester vigilant. Un « woke » est un militant qui s’inscrit dans une idéologie de gauche radicale structurée en fonction de questions identitaire (liées à la race, mais aussi au genre, à l’orientation sexuelle, LGBT, les femmes, les immigrés, etc.

la « cancel culture » (culture de l’annulation), est la déconstruction, de l’histoire, de la culture. Le
déboulonnage de statues, la dénonciation sur les réseaux sociaux, le boycott, la censure… A Rouen, le maire avait proposé de remplacer la statue de Napoléon, devant l’hôtel de ville, par une figure féminine. Les gilets jaunes s’apprêtaient, si on les avaient laissé faire, à saccager l’Arc de Triomphe, et ainsi, on déconstruit tous azimuts. Mais ces nouvelles idéologies succomberont elles aussi à leurs propres dogmes. C’est le cours de l’histoire.  

Dans la forêt l’Ovate avait partagé ses peines, ses incertitudes, ses questionnements avec tous les vivants de la forêt. Le barde lui a rapporté que tous les habitants de la forêt l’ont écoutée. Elle leur a confié une partie d’elle-même comme elle l’avait confiée à Grabat. Ils l’ont laissée s’exprimer librement et ont consenti à sceller avec elle le sceau de la fraternité et du bonheur. 

Elle quittait ce lieu cabalistique avec un pincement au cœur. La forêt était une moitié d’elle-même. Elle ressentait le chagrin de ce départ comme une rupture amoureuse. Elle y avait trouvé un refuge pour briser un lien, elle en avait gagné un autre plus sain et plus serein, avec la nature.  

Grabat était tout le contraire de ce qu’elle est. Jamais il ne serait le Roméo qu’elle voulait en faire. Outre ses ténèbres virtuels, il ne s’intéressait pas à grand-chose. Il perdait sa vie à collectionner des visages de femmes qu’ils sélectionnait sur les réseaux sociaux. Il examinait méticuleusement chaque portraits. Il en conservait quelques-uns, il en mettait certains de côté, en éliminait d’autres, il gérait ainsi un stock d’images de femmes virtuelles comme un enfant veille sur ses images de bonne conduite gagnées à l’école.

Aucun doute, il y avait chez Grabat une pointe de sénilité indéniable qui le poussait à des attitudes infantiles. Il spoliait son temps et sa vie entre fantasmes et regrets. Elle l’appelait le bagnard des réseaux sociaux.  

Depuis des décennies Grabat n’éprouvait ni joies, ni larmes, ni tendresse, ni amour, il payait ses trahisons à sa famille et à ses amies. Sa rencontre avec l’Ovate qu’il n’avait jamais vue ni même entendue, lui apportait un nouveau souffle de vie. Il était heureux de ce peu, comme le pauvre Quasimodo, « il n’était guère qu’un à peu prés ».* Peut-être que grâce à cet échange avec Ovate, il ferait un pas de fourmi vers l’extérieur.

Un jour de septembre gris et maussade, elle lui écrivait gentiment pour tenter de le sortir de sa torpeur : « Cette histoire que tu nommes si joliment “Cadeau du Divin”, mérite plus, que la captivité d’un cyber monde au milieu d’un tsunami de mots. Si elle n’a pas de chance de sortir de ces limites, tu finiras par la sacrifier à l’autel des réseaux sociaux où elle n’a pas sa place. Et elle n’aura été qu’une illusion ». 

L’Ovate pensait qu’elle avait trouvé un moyen de lui secouer les puces, que Grabat aurait un sursaut de bon sens. La réponse de Grabat fut surprenante. 

 « Je suis pris à contre pied. Je suis attristé, mes mots et mes sentiments étaient, sont vrais. Les cadeaux, aussi précieux soient-ils, doivent être reçus avec patience. Les perdre subitement, est douloureux Il faut également beaucoup de temps pour s’y accoutumer. Je n’ai jamais perçu nos échanges si éphémères soient-ils, comme une illusion, mais comme une certitude”.

Surprise par cette réponse, dont elle soulignait le mot éphémère qui s’opposait au mot certitude, elle constatait que Grabat prenait pleinement conscience de la légèreté de son « KDO du Divin », qu’il portait en lui une espèce de folie génétique et qu’il n’était pas prêt de s’en défaire.

Faire un tel amphigouri pour une remarque sans importance révélait des troubles du comportement et de l’esprit. L’Ovate venait de comprendre que ce « KDO du Divin« , traînait déjà en longueur et qu’au bout du compte, il ne ferait pas long feu.

« On se calme ! Je te faisais remarquer que toute cyber conversation peut s’essouffler et se transformer en illusion ». Lui dit-elle encore.

Et patatras ! la réponse fut plus délirante que la première.    

« Réduire notre relation à une cyber conversation, n’est pas souhaité, la Covid , le mois d’Août ne facilitent pas son ancrage. J’espérais qu’elle soit plus forte que ces obstacles bénins, mon amour reste rare et entier »

Devant une telle confusion, l’Ovate décontenancée, lui envoya un post d’apaisement pour mettre fin à la tornade qu’elle venait de provoquer involontairement.  

Le bip final venait de sonner le tocsin de la réponse la plus improbable:

« Tu ne peux fracasser par terre, les morceaux les plus sensibles et fragiles de nos âmes, pour les récupérer, de suite intacts. Laisse-nous le temps de ramasser les morceaux qui sont le plus complexe des puzzles. Tu es trop importante pour moi. Je t’aime ».

Mais qui était donc ce serpent à « sornettes » sorti tout droit de son cachot virtuel. Fracasser des morceaux? Le temps de les ramasser ? C’était une blague ? Non. Ce n’était pas une blague. Tout cela ressemblait de plus en plus à une farce.

« Bonjour mon Amour, il m’est impossible d’associer un autre qualificatif quand mon cœur se projette vers toi, j’ai mal à la seule idée du manque de toi. Tout d’abord je te prie de m’excuser quand, quelquefois je t’ai chagrinée, par des mots trop crus, qui n’étaient que vouloir me rapprocher encore plus de toi , sûrement maladroitement, chaque minute, je pense à toi surtout versus , l’immense passion que je ressentais pour toi , avec la peur de ne pouvoir, te dire combien je te désirais, et je te désire.  

Je suis encore déboussolé, mon cœur n’est pas intact. Je ne veux pas négliger le KDo du bon Dieu. J’ai mal de te perdre, j’ai mal de t’imaginer poursuivre ta vie sans moi, j’ai mal à l’idée du manque de toi. Écris-moi, si tu veux, si tu peux, quand tu veux.

Malgré mon anxiété naturelle, je crois savoir que ton amour existe tout autant que le mien, je me réparerai plus vite, je dois soigner mes blessures. En déroulant le fil de nos échanges, mon cerveau ne comprend rien, rien de rien.

Tout échappe à mon esprit, anciennement, rationnel et rapide G de la compote de pomme à la place des neurones, et sur mes lèvres, qui brûlent de ne pas connaître les tiennes… ».

Heu…. Heu… Comédie ? Dans ses tirades successives, Ovate avait observé que depuis le début de la conversation il se réfugiait dans une posture d’évitement, il mourrait d’amour pour elle, mais il ne bougeait pas de sa basse-fosse.   

« Ce premier baiser dont tu rêves, je voudrais qu’il se fasse sur un pas de danse », lui répondit-elle. 

« Impossible de danser avec nos corps soudés ». dit Grabat, toujours dans sa posture d’évitement.  

Le jeu n’était pas dangereux comme elle l’avait cru. Grabat n’était qu’un parleur, un dandy sur le retour, un hyperboleur pédant, satisfait de son langage suranné. Il croyait perdre 10 ans à chaque phrase, il s’envolait ! Allons, se dit l’Ovate, allons voir jusqu’où il ira. Il allait loin Grabat. Elle le suivait et se disait qu’elle suivrait ce menteur jusqu’à sa porte. 

Derrière l’écran de son iPhone 6s, il se faisait son cinéma en souhaitant l’épater. Il lui écrivait même qu’il avait perdu l’appétit, et qu’il avait pleuré des jours et des nuits à l’idée de l’essoufflement de ce qu’elle avait appelé une cyber conversation. Sûr, le Grabat avait des grains de riz dans les cylindres. Ils étaient tellement différents. Elle demandait tout à la vie, il était déjà mort.

Le rêve qu’elle caressait depuis l’enfance de faire le tour du monde, avec son balluchon pour tout bagage, commençait maintenant. Elle avait puisé des dons ésotériques dans les forces de la nature. Après la forêt, son envol commencerait par un voyage en montgolfière. Grabat attendrait sa fin du monde tout seul.

Plus tard, le Barde qui n’avait pas cru à l’histoire de l’Ovate, lui écrivit une lettre pour lui faire savoir que le troll Ênus diffusait et amplifiait le récit dans toutes les forêts, et qu’il circulait un conte que tous les habitant de la forêt appellent « l’Ovate et Grabat ». 

Le barde raconte que les auditeurs de la forêt suivent les petits craquements, les bruissements des feuilles, les humeurs grisettes de l’Ovate, ainsi que les mots du barde qui sont des chuchotements. 

Il dénonce les termes démoniaques de l’Ovate à sont égard. Être classé comme un misanthrope qui ne sort jamais de sa forêt, l’a blessé. 

Le Barde n’a pas compris. L’ovate est une rêveuse, elle vit dans un monde qui n’existe pas, loin de la chienlit. C’est une idéaliste, une conteuse d’histoires. Une Peter pan en jupons. Elle a découvert dans la rubrique « Bien être » du Torchis, le monde de la forêt. Elle cherchait un lieu pour y déposer ses chagrins, ses déceptions, ses secrets d’une manière douce et élégante. Elle l’avait trouvé.  

En attendant, Grabat lui jouait la scène du loup amoureux de Tex Avery : 

« J’étouffe….je te sens éloignée de moi. Cela me contrarie, ma main s’envole vers toi, tes mots bleus me grisent”.

” Tu as toujours envie de moi ? A t’entendre je dois être le meilleur super coup invisible de ta carrière d’amoureux virtuel”. Lui dit-elle en pensant que Grabat était habité par une idée fixe, qui ne le quittera jamais.

Ovate

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